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     Lu dans Lettrines: "Dans la chasse au mot juste, les deux races: la race des oiseleurs et celle des traqueurs: Rimbaud et Mallarmé. Le pourcentage des seconds dans la réussite est toujours meilleur, leur rendement peut-être incomparable _ mais ils ne rapportent pas de gibier vivant."

     En parallèle je relis Un Balcon en forêt, relecture que j'appréhendais un peu et qui tient au delà de ses promesses. Et il est difficile de ne pas voir dans cette écriture précise, tendue, souple, toute en attentes et approches successives,  l'infinie patience et l'habileté d'un maître oiseleur.

     Le coeur du récit lui-même peut se lire comme une gigantesque métaphore de l'écriture gracquienne: l'aspirant Grange, délicieusement perdu dans la forêt des Ardennes, oublieux d'une drôle de guerre qui devra bien l'écraser un jour, rencontre la jeune Mona au détour d'un jour pluvieux, diablesse ou fée sautillante, silhouette qu'il suit silencieusement et dont d'instinct il cherche à se saisir _ sans l'étouffer.

    "(...) La laie s'enfonçait peu à peu dans la pire solitude; l'averse autour d'eux faisait frire la forêt à perte de vue. "C'est une fille de la pluie", pensa Grange en souriant malgré lui derrière son col trempé, "une fadette _ une petite sorcière de la forêt". Il commença à ralentir le pas, malgré l'averse, il ne voulait pas la rejoindre trop vite _ il avait peur que le bruit de son pas n'effarouchât ce manège gracieux, captivant, de jeune bête au bois. Maintenant qu'il s'était un peu rapproché, ce n'était plus tout à fait une petite fille: quand elle se mettait à courir, les hanches étaient presque d'une femme; les mouvements du cou, extraordinairement juvéniles et vifs, étaient ceux d'un poulain échappé, mais il y passait par moments un fléchissement câlin qui parlait brusquement de tout autre chose, comme si la tête se souvenait toute seule de s'être déjà blottie sur l'épaule d'une homme. Grange se demandait, un peu piqué, si elle s'était vraiment aperçue qu'il marchait derrière elle: quelquefois elle s'arrêtait de côté sur le bord du chemin et partait d'un rire de bien-être, comme on en adresse à un compagnon de cordée qui monte derrière vous par un matin clair, puis, des minutes entières, elle semblait l'avoir oublié, reprenait son sautillement de jeune bohémienne et de dénicheuse de nids _ et tout à coup elle paraissait extraordinairement seule, à son affaire , à la manière d'un chaton qui se détourne de vous pour un peloton de fil. (...)"

     Cette poursuite, qui est avant tout une séduction, n'est pas sans rapport avec une autre poursuite-séduction poétique, celle d'"Aube", du Rimbaud que Gracq considère comme le modèle de l'oiseleur qui sait s'emparer de sa proie vivante. Mais bien sûr Grange n'est ici qu'un traqueur pataud, improbable, soumis déjà à la petite Mona: c'est elle le véritable oiseleur du récit. La fin pour Grange sera d'ailleurs bien ironique, mortellement blessé, réduit à écouter "le bourdonnement de la mouche bleue qui se cognait lourdement aux murs et aux vitres". Le narrateur a immédiatement choisi son camp: à l'affût du moindre bruissement, il chasse le mot juste tantôt en sautillant tantôt en restant immobile, quitte à paraître vaporeux ou superficiel. Pour ma part, je trouve ses prises éblouissantes.

     Même si on n'aime pas la chasse, oiseleur à la façon de Julien Gracq: un bien beau métier.

(et au fait, gens qui passez, pour attraper le mot juste, quelle est votre approche? Plutôt oiseleur, traqueur, cueilleur, mitrailleur, pilleur, cultivateur, disséqueur, dresseur, écorcheur, apprivoiseur ou chanceur?)