Pour bien saisir ce qu'est l'enseignement du français en France, prenons un élément tangible: observons de près une phrase extraite d’une copie de baccalauréat. Oh, pas une de ces perles dont on ricane bêtement parfois en salle des profs – il faut bien se détendre – et dont chaque année sites bas de gamme et éditions racoleuses font leur miel. Ces formules tellement extravagantes, ces calembours tellement involontaires, ces énormités si énormes qu’elles en deviennent poétiques et que l’on pourrait les croire inauthentiques (de fait, beaucoup de ces perles sont inventées pour l’occasion, et tout le monde est prié de croire qu’elles sont authentiques, cela fait partie du jeu éditorial).

    Pas une phrase particulièrement drôle ou choquante d’inculture, disais-je. Rien de spectaculaire. Mais justement, voyons plutôt une phrase étonnamment banale, une de ces phrases dont on rencontre l’équivalent vingt ou trente fois dans une copie. Cette phrase, au demeurant à l’orthographe irréprochable, la voici : « On trouve un registre tragique où le champ lexical de la violence et de l’horreur y prône ». Ne nous gaussons pas. Ne nous gaussons pas, d’abord parce qu’il n’y a pas lieu d’amuser la galerie avec de si plats barbarismes, ensuite et surtout parce que voilà bien le fruit de notre travail, notre œuvre ultime, notre enfant triste et déformé. Oui, voilà à quoi nous permettons à nos élèves d’accéder, au terme de onze années d’apprentissage raisonné de la langue française, son vocabulaire, ses inflexions, la pensée qu’elle soutient. Onze années, recompte avec moi: cinq en primaire, quatre au collège, deux au lycée, avec en prime la préparation soutenue et minutieuse de l’épreuve anticipée la dernière année. Majestueuse pyramide du temps scolaire qui dresse fièrement vers les cieux sa pointe effilée : « on trouve un registre tragique où le champ lexical de la violence et de l’horreur y prône ».

    Ah ! Il en aura fallu, du temps et des fatigues tout au long de ces années, et des lectures, et des exposés, et des exercices à la maison, et des groupes de soutien de toutes sortes, pour finalement atteindre le point culminant. Ce n’est qu’au terme d’une harassante ascension où il fallut défier mille gouffres et dormir dans le froid glacial sous une toile rêche, que le jeune et vaillant alpiniste va pouvoir planter l'étendard tout en haut, par delà les nuages, dans les neiges éternelles. Et sur cet étendard, il a inscrit en lettres d’or, comme résumant l’entièreté de ses fols efforts et de ses peurs vaincues : « on trouve un registre tragique où le champ lexical de la violence et de l’horreur y prône ». Il peut redescendre dans la plaine, l’exploit accompli – désormais, le français c’est fini, il faudra juste rédiger encore en philo, en histoire, peut-être un peu ailleurs, et plus tard à la fac – mais rien de bien difficile. Et de toute façon, que pourrait craindre désormais un tel conquérant des sommets ?

    On peut passer outre, bien sûr, et c’est d’ailleurs ce qui se passe lors des corrections. Au pire, cette phrase sera soulignée d’un trait ondulé, une petite vague discrète, une ligne flottante, signe d’une désapprobation modérée ; un correcteur plus loquace indiquera « mal. » dans la marge, mal. comme « mal dit » ou « maladroit » ou « malade, ça me rend malade de lire des trucs pareils » ; un correcteur plus colérique, un de ces collègues au bord de la rupture nerveuse, ajoutera un point d’exclamation en rouge, bien que cela nous soit fortement déconseillé par les hautes instances, car c’est un signe d’emportement et l’emportement est père de toutes les violences et de toutes les injustices, et on ne voudrait pas qu’elles y prônent, n’est-ce pas ? Et à quoi bon s’emporter de toute façon? Ce n’est qu’une balourdise parmi tant d’autres. De plus, on comprend parfaitement ce que le candidat a voulu exprimer dans sa phrase et c’est bien ça le plus important, hein ? On dira que sa plume a fourché, qu’un mot s’est bêtement substitué à un autre, ce qui peut arriver à tout le monde : Prône, prime, trône, règne, du pareil au même, de mot en mot, par associations d’idées et par rapprochements sonores on peut suivre la piste, remonter aisément à la source d’une pensée claire comme de l’eau de roche, saisir l’idée à peu près juste derrière le mot impropre, l’emploi malheureux. Et c’est ainsi qu’on s’habitue à décoder instantanément les copies d’élèves, c’est ainsi qu’au bout de quelques années plus rien ne peut surprendre, on pense avoir fait le tour des formulations inadéquates, même si, il faut bien l’admettre, certains chenapans parviennent encore à renouveler le stock des aberrations verbales. Si tu lis « la condition de la femme est scandalisée dans ces quatre textes » ou « Victor Hugo souille l’âme de Fantine » (ce cochon), pas de panique, tu comprends bien sûr que les rédacteurs juvéniles ont voulu dire « ces quatre textes abordent le scandale de la condition féminine » et « Victor Hugo évoque l’âme souillée de Fantine ». Une petite manipulation mentale et hop, le tour est joué : la vérité, ou du moins l’idée, est rétablie. On doit pouvoir s’y habituer, à ces phrases. Puisqu’on s’habitue à tout. Et que sur un paquet entier, on en verra plus de deux cents du même gabarit.

    Mais revenons à notre phrase, et pressons cette éponge puante pour en recueillir toute l’exquise sanie. Car ce n’est pas une simple phrase égarée dans une copie, je le redis. Ce On trouve un registre tragique où le champ lexical de la violence et de l’horreur y prône nous regarde tranquillement droit dans les yeux, il nous nargue, toi et moi, il grimace hilare et obscène, il se fout ouvertement de notre pauvre gueule, et il nous chuchote dans le creux de l’oreille, vingt ou trente fois par copie : « voyez, chers accoucheurs, quel bel enfant vous avez su extraire des entrailles de vos élèves! ». Et On trouve un registre tragique où le champ lexical de la violence et de l’horreur y prône s’étire langoureusement tout au long de la page, exhibant ses difformités, les yeux mi-clos, poussant de petits gémissements avec un sourire de catin.

    De lassitude nos yeux finissent par glisser sur les mots, mais jamais nous ne devrions nous y faire. Se faire hara-kiri ou pleurer, à défaut d’être bien utile, serait déjà une attitude plus digne. Pleurer, non pas seulement parce que l’auguste langue françouaise se voit malmenée de si outrageante manière, mais plus encore parce que ce mauvais traitement n’est en aucun cas le fruit d’une paresse, d’une coupable négligence, ou le geste d’une insolence adolescente. C’est, hélas, tout le contraire : On trouve un registre tragique où le champ lexical de la violence et de l’horreur y prône est un avorton qui sue de tous ses pores l’application, le travail consciencieux au brouillon, le mot longuement pesé. Pas de crime grammatical et lexical prémédité. Une bonne volonté désarmante, l’envie manifeste de répondre aux exigences de l’exercice proposé.

    Il faut bien se la répéter, cette phrase, il faut la faire tourner longuement dans sa bouche pour en savourer toute l’incroyable fadeur... Mais enfin, ne voit-on pas tout ce qu’il y a de contraint, courbé, monstrueusement tordu dans ce bref alignement de mots? Ne voit-on pas les folles contorsions de l’esprit que recèle ce On trouve un registre tragique où le champ lexical de la violence et de l’horreur y prône ? Que de ratatinages de la pensée, que d’affreuses boutures, que de dingues dressages ininterrompus il aura fallu pour en arriver là ? Ce mélange contre-nature de maladresse enfantine et de technicité infra-universitaire…

    Allons, puisque nous aimons l’explication de texte, expliquons. Déjà ce merveilleux on, tout le monde et personne, anonymat froussard qui se voudrait gage d’objectivité, résidu d’un positivisme empaillé, on, le lecteur, le prof, l’auteur, le ministre, les parents, et même moi l’élève - si vraiment vous y tenez. Puis le verbe trouve, qui nous plongerait dans les abîmes de l’heuristique s’il ne s’agissait pas là d’une pauvre cheville, le verbe trouve, le premier verbe qu’on trouve quand on ne sait plus quoi chercher. On trouve, donc, des registres dans un texte comme on trouverait des champignons dans un bois. Y a qu’à se baisser, les registres ça pousse bien dans les textes moussus du baccalauréat, des gros registres, des petits, des savoureux - parfois, gaffe ! des vénéneux. Le registre est, comme de juste, tragique – le fait est qu’on n’a pas souvent l’occasion de se marrer avec la littérature, cette interminable production de textes émanant d’asociaux maniaco-dépressifs. Mais voilà que le registre tragique qu’on a trouvé dans le texte devient lui-même un lieu, un endroit fouiller pour trouver d’autres merveilles plus petites, comme par exemple, je te le donne en mille : un champ lexical .

    Forcément. Toujours dans les bons coups, le champ lexical. Ah le champ lexical, en voilà un végétal qui est vivace, persistant au possible ! Essaye donc de couper du champ lexical, de flétrir les germes à grand renfort de désherbant, il repousse dru aussitôt dans le paragraphe d’à côté. Même quand toute la terminologie méta-littéraire sera passée à la broyeuse, le champ lexical, lui, sera encore là, à nous dire merde. Le champ lexical arrive donc au secours du registre, et c’est heureux, car ces saloperies de registres ne sont jamais très nets : leurs racines s’étendent souterraines va savoir où, se perdent en d’innombrables ramifications obscures, et on ne sait jamais trop comment les cuisiner. Alors que le champ lexical, lui, se cueille sans faire d’histoire et demande peu d’entretien : c’est juste quelques mots qui vont ensemble, qui se donnent la main pour dire (à peu près) la même chose, des fois qu’un mot tout seul n’aurait pas la voix assez forte pour se faire entendre du lecteur, ce con. En l’occurrence, nous sommes manifestement en présence d’un champ lexical exotique, provenant d’une forêt luxuriante, un champ lexical en tout cas plus touffu que la moyenne, un champ lexical arborant fièrement aussi bien l’horreur que la violence. Deux en un. Un champ lexical d’une richesse incomparable – en réalité parce que dans le texte étudié il n’y a qu’un ou deux mots qui renvoient à l’horreur, et pas mieux pour la violence. Alors, plutôt que de les considérer à part, comme deux hameaux désertés faméliques, autant les joindre dans la même commune, ça ne fera pas un bourg d’importance, mais au moins un village avec poste et boulangerie ? Que l’horreur et la violence ne vivent pas dans le même coin importe peu : le champ lexical permet bien des simplifications administratives, excellentes pour le vivre-ensemble des mots les plus divers. Et voilà comment les beaux exercices de français permettent d’accroître la confusion des jeunes générations, comment on en arrive à dire et penser que violence et horreur, c’est du pareil au même, kif kif bourricot, la même essence maléfique – puisque, c’est entendu, personne n’aime positivement subir violence et horreur.

    Dirons-nous un mot du modeste y qui se glisse malicieusement dans la phrase ? On serait tenté de l’abandonner à son sort, tant tout sonne faux de toute façon. Rappelons toutefois que son emploi constitue ici une véritable faute de syntaxe, et même redoublée, puisque ce sympathique y ne convient pas au verbe prôner pas plus qu’il n’est autorisé après l’emploi du pronom relatif de lieu où. Le signalerons-nous à l’élève fautif si nous en avons l’occasion ? Si tu veux, mais sans espoir d’être compris. Car l’y est devenu le pique-assiette qui fait rire la tablée et qu’on n’ose plus chasser. Ou les roulettes qu’on a ajoutées à son vélo de course tant on craint la chute.

    Et prône, donc, qui clôt la phrase avec un certain panache, le verbe (un peu) rare qu’il faut absolument placer à un moment ou à un autre, même si on ne sait plus trop à quoi diable il peut bien servir, à quelle occasion, dans quelles circonstances et qu’est-ce que ça veut dire, au fait ? Mais là encore, ne nous gaussons pas trop vite, car le mal vient de plus loin. Un champ lexical ne prône rien, c’est entendu, mais qu’est-ce que ce satané champ lexical peut faire, dans la vie ? Je te le demande. Essaye donc d’écrire une phrase simple, naturelle – je ne dis pas élégante ou charmante, ça c’est foutu d’avance – en ayant comme obligation d’y faire figurer registre, champ lexical, ou allitération, ou métonymie, ou situation énonciative. Ce n’est pas tout à fait impossible. La preuve : nous y arrivons, et les « bons » élèves aussi. C’est vraiment ça, la preuve ? Une petite minorité y parvient, des gens spécialistes de la chose, pour ainsi dire prédestinés, et tous devraient s’acquitter de la tâche avec la même facilité ? … Ne voit-on pas la maldonne éducative ? Le bourrage de crâne débilitant ? Et pour en faire sortir quoi ? Un embryon mort-né de discours littéreux, plus glaireux que littéraire ? L’accouchement sanglant, la grosse tête toute molle sortie au forceps – et sans péridurale ?

    Les familles savent-elles ce qu’écrivent leurs enfants dans leurs copies de bac ? Non, bien sûr, et heureusement. Car si elles savaient combien de On trouve un registre tragique où le champ lexical de la violence et de l’horreur y prône pullulent,elles comprendraient où on l’emmène, leur frêle progéniture, à quel abattoir on la conduit en sifflotant, elles verraient l’ampleur des dégâts, la perversité du traquenard… Et alors grande serait la colère du peuple, une colère froide, irrépressible. Pour le coup, des tribuns surexcités prôneraient la mise à sac de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un centre d’examen… Alors là, oui, violence et horreur uniraient leurs ténébreuses forces… Il y aurait des émeutes meurtrières partout devant les grilles des lycées, des rectorats crameraient par dizaines, des enseignants seraient sauvagement pendus avec les câbles de connexion des salles informatiques et on verrait des têtes de concepteurs de sujets passer au bout d’une pique… Le champ lexical de la terreur révolutionnaire se répandrait comme feu de poudre dans les colonnes des journaux les plus centristes...

    Mais je m’emballe encore, je m’égare. N’ayons crainte, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles… En vrai, le bon peuple se contrefout de savoir si ce qu’on apprend à sa marmaille a le moindre sens. Le bon peuple est vigilant en primaire, surveille encore un peu au collège, renonce au lycée – à coups de jargon incompréhensible et d’autonomie des élèves, on a réussi à semer tous les parents de France et de Navarre. Le bon peuple, tout ce qu’il veut, tout ce qu’il attend des années lycée, c’est que la progéniture décroche le bac, le précieux sésame comme disent les couillons des médias, jamais en retard d’une formule d’abord creuse et désormais absurde, puisque le bac n’est ni sésame ni précieux. Le bon peuple, tout ce qu’il voulait, c’est que le gosse récolte des notes acceptables, et maintenant que c’est fait, le bon peuple se concentre sur les études post-bac, là où les choses sérieuses vont enfin commencer, les inscriptions à l’arrache et la quête de la chambre universitaire - et il a bien raison, car ce n’est pas une mince affaire. Les cours de français ? Prestement entassés dans les sacs poubelle. Les bouquins de littérature qu’on peut revendre, on les revend – les autres, c’est à dire beaucoup puisque plus personne n’a envie d’en acheter, on les balancera plus tard. Et la jeunesse s’empresse d’oublier toutes ces saloperies méta-littéraires qu’elle a dû déployer pendant des années – à part le champ lexical, ce trompe-la-mort qui toujours repoussera.

    Oui, génération après génération, la jeunesse effacera de sa mémoire tous ces échafaudages de raisonnements et de terminologie – tout au plus se souviendra-t-elle, quand elle aura à son tour des enfants soumis à l’Education Nationale, qu’un jour on s’appliqua à lui apprendre une langue étrange, sans équivalent, une langue sans poésie ni émotion, une langue aux articulations rigides, peu maniable et ne désignant jamais rien de consistant, une langue répulsive qu’il lui fallut pourtant écrire et qu’on lui demanda même de parler, le temps de quelques cours et d’une brève épreuve d’examen : le français langue morte étrangère.