Souvent en cours nous évoquons le novlangue, cette géniale horreur imaginée par Orwell. Nous expliquons à quel point cette paupérisation concertée du vocabulaire constitue l'instrument privilégié des pires totalitarismes. Dis-moi quels maigres mots tu mets à la disposition de tous pour réfléchir, quelles combinaisons binaires tu imposes pour falsifier le réel, et je te dirai quelle immonde société tu es. Saloperies d'Etats qui interdisent les mille miroitements de la pensée pour mieux asservir ! On s'énerve un peu dans le vide, ça fait du bien. Peu ou prou les élèves arrivent à la conclusion que nous autres, merveilleux citoyens, sommes encore bien loin de ces structures étouffantes. Big Brother aura beau mettre des caméras partout, on pourra toujours, à la dérobée, lui dire fuck, puisque fuck fait partie du vocabulaire démocratique en usage. Tout au plus remarquons-nous que le novlangue pointe le bout de son nez malfaisant dans la pratique de la langue de bois politicienne, le lexique de certaines administrations et les assertions médiatiques figées. Mais rien de grave au fond. Le novlangue, c'est toujours chez les autres ; nous, ça va, plus indépendants d'esprit ça n'existe pas. On connaît plein de synonymes. On sait faire des phrases de dix mots. On n'est pas dupes des slogans publicitaires – on est même capables d'en inventer. Ainsi, parler du novlangue, c'est se rassurer ; détailler ses funestes conséquences provoque un léger frisson teinté de plaisir, le plaisir d'envisager la possibilité d'un ignoble futur auquel personne ne croit réellement.

 

C'est sans doute pour cette raison qu'on se soucie assez peu du vocabulaire. Officiellement c'est une priorité, chaque enseignant veille à expliquer les mots compliqués dans les textes étudiés et se targue d'accroître le lexique des élèves. Mais de quel vocabulaire parlons-nous ? Toujours le même, celui du français langue morte étrangère : un vocabulaire spécialisé, à mille lieues des mots qui permettent de dire le monde. Chaque année, c'est sûr, des milliers de mots passent entre les mains de nos jeunes - et la plupart leur glissent entre les doigts. Non parce que nos jeunes sont atrocement malhabiles, mais parce que ces mots sont pour la plupart sans enjeu scolaire. Il n'y aura pas nécessité d'y recourir dans les compositions de français, et il n'y aura pas d'interro de vocabulaire, ou alors : interro de vocabulaire d'analyse littéraire – la belle affaire! La mémoire qui s'encombre d'anacoluthe et de sizain aura d'autant plus de mal à se saisir durablement de subterfuge et de démystifier. Comprends-moi bien : je n'ai rien contre anacoluthe et sizain, qui sont ma foi de bien jolis mots dont il y a bien quelque chose à faire quand on s'intéresse à la chose littéraire. Mais bon sang ! qu'on s'assure d'abord de la bonne compréhension des honnêtes subterfuges et démystifier, et ensuite on pourra aller flirter avec cette coquine d'anacoluthe et ce fripon de sizain.

 

Et cette inversion des priorités, on en retrouve les séquelles des années plus tard, dans les études supérieures. Un exemple à grande échelle, qui vaut toutes les statistiques du monde ? Il y a quelques années, aux concours d'entrée en Grandes Ecoles de Commerce, les candidats, qui avaient planché toute l'année en philosophie et culture générale sur le thème La vérité, eurent droit au sujet suivant : Crépuscule de la vérité. Un beau sujet, ouvert, quoique déroutant à première lecture, ce qui n'est pas anormal pour un concours de haut niveau et portant sur une notion examinée sous toutes ses coutures une année durant. Quelle fut la réaction de nombre de candidats ? Les témoignages concordent : stupeur, rires nerveux, tempêtes crâniennes, et un bruissement dans les grandes salles que les surveillants eurent le plus grand mal à faire cesser par quelques vigoureux rappels au silence – un bruissement qui était une immense, une immense et spontanée et innocente et paniquée interrogation : « qu'est-ce que ça veut dire, crépuscule ? »

Certains savaient précisément, d'autres très vaguement, avec dans la bouche un désagréable arrière-goût de quitte ou double : crépuscule, c'est au petit matin ou à la fin du soir ? Selon la décision prise, le sujet change du tout au tout : s'interroger sur le surgissement de la vérité ou sur sa lumière déclinante, voilà qui n'est pas tout à fait la même chose. Dommage qu'on n'ait pas pu filmer en temps réel cette roulette russe cérébrale et collective... Quel puissant drame... Synapses en déroute, débandade à tous les étages, d'un seul coup des kilomètres d'échafaudages philosophiques s'effondraient sous la poussée d'un seul mot, crépuscule, mais ça veut dire quoi, déjà ? - un mot à la con qu'on a croisé des dizaines de fois, on s'en souvient ! en cours de français, sous la plume d'emmerdeurs dans le genre Baudelaire. Voyons... On l'a sur le bout de la novlangue... Ah qu'est-ce qu'ils auraient donné, les oublieux, pour revenir en arrière et entendre le sens explicité par l'enseignant ! Mais à l'époque, n'est-ce pas, on s'en foutait pas mal, de son sens, c'était juste un mot vieillot parmi d'autres mots vieillots. On pensait qu'il ne servirait à rien, jamais, il était là pour le décorum, le vétuste, le suranné crépuscule.

Alors on essaya de se raccrocher à ce qu'on connaissait. Les candidats, méthodiques au possible, décomposèrent le mot au brouillon, palpèrent les parties à défaut de pouvoir embrasser le tout : Crêpes – Us – Cule ? On étymologisa comme on pouvait, on tenta des rimes équivoques. Rien à faire, même tronçonné crépuscule demeurait mutique. Leur culture générale aurait-elle pu leur venir en aide? Ah oui, carrément ! Les références se bousculent – que ce soit Wagner, Nietzsche, les revues de sport ou de cinéma, mille moyens de savoir sans le moindre doute quand on a en tête Le crépuscule des dieux, ou Le crépuscule des idoles, ou un « western crépusculaire », « le crépuscule de l'équipe de France de football »... Toutes sortes d'occurrences, savantes ou populaires, qui permettaient de s'en sortir sans avoir besoin de cerner le sens premier, décontextualisé, de crépuscule. Encore faut-il connaître les références prestigieuses ou au minimum se remémorer les expressions vues et revues au moment opportun. Force est de constater que ce ne fut guère le cas... Pourquoi ? Parce que l'emploi de ce mot est systématiquement associé à un support écrit – fût-ce le journal L'Equipe – et l'écrit, c'est fini. On lit encore un peu, pas trop, et les mots ne restent pas. Une réplique de n'importe quelle série télévisée marquera toujours plus l'esprit qu'une quelconque lecture. Et les héros de séries télévisées parlent modérément du crépuscule. Le crépuscule, c'est pas leur truc. L'éducation nationale pourrait fort bien infléchir cette évolution en mettant le paquet sur l'acquisition du vocabulaire. Nombre d'enseignants le font, dans différentes classes - mais pas au lycée. Comme si un jeune de quinze ans arrivait chez nous avec tout le dictionnaire dans sa tête, affaire conclue. Et voilà comment à vingt ans, après avoir été trié sur le volet, après avoir trimé, bûcheronné, suer sang et eau en classes préparatoires où on passe son temps à s'exercer sur des épreuves de concours, on peut se retrouver le jour J à chialer intérieurement en chutant à s'en fracasser le cerveau sur une notion aussi vue et revue que crépuscule de.

L'histoire pourrait s'arrêter là. Elle continue, pourtant. Peu de temps après l'épreuve, des jeunes en grand nombre se rendirent sur le principal forum de discussion des candidats pour échanger leurs impressions, avec une tonalité quelque peu dépressive émanant de ceux qui avaient parié sur le mauvais cheval, ceux qui, ayant décrété la tranche horaire du crépuscule entre cinq et sept heures du matin, se savaient perdus. Mais plusieurs, loin de s'avouer vaincus, passèrent à la contre-attaque. Insatisfaits, refusant opiniâtrement l'idée de s'être enfoncés dans un contresens, ils allèrent après l'épreuve farfouiller dans des dictionnaires. Pas des petits dictionnaires communs qui sont tellement décevants avec leurs définitions nettes, non, des bons gros dictionnaires en plusieurs volumes, de ces ouvrages ou sites internet qui vous font palper l'épaisseur diachronique des mots. Et là, merveille ! Coup de théâtre salvateur ! Ils purent annoncer à tous les humiliés du crépuscule que ce stupide mot pouvait aussi bien désigner la lueur du soir que celle du matin. Parfaitement ! C'est tout à fait légal ! L'alibi imparable : Baudelaire a écrit un poème intitulé précisément « crépuscule du matin ». Yip yip yip hourra ! On s'en sort, et par la grande porte ! La culture poétique à notre rescousse !

Sauf que, c'est ballot, il se trouve que ce sens second, tout à fait marginal quand il s'agit d'évoquer un moment de la journée, est ni plus ni moins inexistant employé au sens figuré. On peut chercher partout, dépecer les textes du monde entier, retourner toutes les paroles de tous les parleurs, de Pindare à Guillaume Musso, de Grok le Néandertalien à Wendy gagnante de Koh Lanta, personne, absolument personne n'a pu, une seule fois dans sa vie, même ivre mort, même sous la torture, utiliser le mot crépuscule au sens figuré pour parler d'autre chose que d'un déclin inéluctable. Cette remarque de bon sens, cette pure constatation, les zélés avocats de leur propre copie n'en eurent pas la moindre intuition. Ce qui est pardonnable, quand il s'agit de tout faire pour ne pas s'ouvrir les veines tout de suite.

Mais le meilleur est pour la fin. Quelques mois après les concours parurent les rapports annuels. Je lus celui de la dissertation, pensant y trouver des sarcasmes odieux comme en alignent immanquablement les rapporteurs des jurys, qui aiment rappeler aux jeunes gens ambitieux qu'ils ne sont, à ce stade de leurs études, que de la crotte. J'y trouvai effectivement des remarques acerbes sur des fautes de rédaction, une mauvaise exploitation de l'allégorie de la caverne et autres habituelles remontrances. Mais sur l'énorme bévue concernant le sens de crépuscule présente au bas mot dans plusieurs centaines de copies : rien. Si ce n'est une allusion aux deux sens possibles, sens raccordables, assurait le joyeux rapporteur, grâce à d'habiles progressions philosophiques. Autrement dit : un agrégé, ayant la digne responsabilité de représenter l'ensemble des correcteurs (également tous agrégés), tolère tranquillement un emploi parfaitement erroné d'un mot, qui se trouve être au cœur du sujet proposé. Sinistre incompétence ? Non, simplement, en France, à l'heure actuelle, on s'en fout un peu, du sens des mots. Ce qui va captiver les correcteurs, c'est la méthode rigoureuse, l'aisance intellectuelle, la culture philosophique déployée. Les mots du sujet ? Ils sont là pour lancer l'opération. Et plus on les fera valser, les mots, plus on jouera avec leurs sens et connotations, plus la fête sera belle, quand bien même l'orchestre jouerait faux dès la première note. On joue donc avec les mots et ce faisant, on se joue du réel qui n'intéresse plus grand monde du côté de l'Education Nationale.

 

Le crépuscule, c'est si je veux. Le crépuscule quand j'en ai envie. Le crépuscule si ça m'arrange. La clarté vespérale pourquoi pas, mais je préfère le crépuscule matinal. C'est mon choix. Le crépuscule déclinant ok, mais seulement si je peux placer Kant et Hegel. Et la vérité ? … La quoi ? Vérité ? Vous êtes sérieux ? C'est fini depuis longtemps, ça, la vérité... L'important, c'est de raisonner, construire sa réflexion avec les moyens du bord. Et c'est comme ça qu'une nouvelle sorte de novlangue croît et gagne en force, au sein même des établissements censés promouvoir l'exactitude et la richesse du vocabulaire, une novlangue qui appauvrit nos pensées non pas en réduisant seulement le nombre de mots à disposition, mais, perversion ultime, en laissant entendre que chaque mot pourra un jour signifier ce que bon nous semble, selon le contexte, le besoin ou l'humeur – pour atteindre son point de perfection : un mot malléable à merci, sans signification précise autre que celle de l'instant.

Pour contrer cette tendance, il faudrait au moins en prendre conscience. Il suffira d'ouvrir n'importe quel manuel de français de classes de seconde ou de première pour voir à quel point ça passionne nos experts. Entre les lignes de ces tristes bouquins qui dégueulent leurs éternels encarts de lexiques spécialisés, on pourra lire ad nauseam le gigantesque à quoi bon ? que se répète l'Institution dans sa froide indifférence. Le crépuscule, lui, s'estompe doucement, en attendant de disparaître dans les ténèbres d'une longue nuit.