11 juin 2011
Une nouvelle aventure?
Vous l'attendiez depuis trop longtemps, ou vous ne l'attendiez pas du tout, mais voilà: Scryf vient d'apparaître.
Pour faire vite, Scryf est une plateforme où on lit, écrit, évalue, conseille, vitupère, plaisante, saigne (?). Quoi de mieux par rapport à tout ce qui existe déjà sur le Net en matière de littéraire-gratuit-associatif-indépendant? Plein de détails qui feront la différence, du moins on l'espère. Vous pouvez toujours faire un tour là, ou mieux: là, pour vous faire une idée.
On l'espère, mais on ne peut pas l'assurer. Car tous les dispositifs du monde ne prennent sens que si les utilisateurs leur donnent sens. La Bêta est ouverte depuis quelques jours, ô le charme cuisant des débuts cahotants, et on ne peut prédire ce que deviendra Scryf. L'équation est en fait assez simple: si tous les abrutis de la terre se donnent la main et affluent sans discontinuer, Scryf sera un concentré d'abrutissement; si un maximum d'auteurs passionnés, consciencieux et originaux jouent le jeu, Scryf deviendra vite, euh, un havre de passion, de conscience et d'originalité.
Bon, je sens comme de l'hésitation.
Donc le mieux, c'est de faire le petit test suivant, qui vous permettra de déterminer votre degré de scryfocompatibilité.
1) Nouveau venu sur un forum, un blog, une plateforme, votre premier réflexe consiste à
a) Repérer les gens faibles/gentils pour les démolir par quelques insultes bien senties, ha ha qu’est-ce qu’on rigole.
b) Comprendre la logique du lieu.
c) Surfer distraitement, il y a tant à faire partout ailleurs.
2) La notion d’ « intelligence collective »
a) Vous fait marrer.
b) Vous intrigue.
c) Ne vous dit rien.
3) Vous avez mis en ligne un nouveau chef d’œuvre et un internaute peu enthousiaste explique dans un long commentaire ce qui lui a paru faible.
a) Vous vous mettez à pleurer. Puis, votre courage naturel reprenant le dessus, vous traitez l’internaute de fiotte/pétasse. Enfin vous cherchez méthodiquement ce que cet effronté a pu lui-même écrire un jour, et vous vous faites fort de lui rendre la politesse de son insolence.
b) Il y a toujours quelque chose à retirer d’une critique réfléchie.
c) Aucune réaction. En fait, vous avez l’habitude de poster vos textes sur moult sites différents sans jamais revenir les consulter ensuite.
4) Erreur des dieux en votre faveur : vous obtenez brusquement les pleins pouvoirs financiers.
a) Vous vous auto-éditez à 100 000 000 d’exemplaires et vous achetez l’ensemble des jurys littéraires et des medias internationaux pour faire votre promo ; ça sent bon le best seller.
b) Vous prenez 20 années sabbatiques d’affilée pour lire tout ce que vous n’avez pas le temps de lire et pour écrire le manuscrit dont vous rêvez.
c) Vous faites 20 fois le tour du monde pour commencer, comme tous les gagnants du loto. Après on verra.
5) Pour vous, un bon éditeur, c’est
a) Un homme puissant, affable, connu de tous, déjà à la tête d’une écurie d’écrivains bankable, et qui tombe raide dingue amoureux de vous, consacrant désormais toute son énergie à votre apothéose méritée.
b) Une personne exigeante, capable de vous suivre et vous conseiller, sans vous enfermer dans un contrat d’exclusivité.
c) Celui qui voudra bien vous publier un jour, quelles que soient les conditions. Et à ce providentiel bienfaiteur vous dites merci d’avance, la voix chevrotante d’émotion.
6) Le numérique et l'e-réputation, ça vous évoque
a) Un truc pour geek autiste. Et que ce soit clair une bonne fois pour toutes : rien ne remplacera jamais le livre papier pour pécho de la meuf au Salon du Livre de Mérignac-les-eaux.
b) Des opportunités nouvelles pour lire et être lu.
c) J’ai déjà un appareil photo numérique. Euh… c’était quoi, la question ?
7) Si on vous dit que Scryf est une plateforme fondée sur la bonne volonté et la complémentarité de ses membres
a) Hein ? Pas de sponsor, pas d’attaché de presse, pas de passage-télé à la clé ? Rien que des passionnés ? Et puis quoi encore ? Pourquoi pas juste écrire pour le plaisir, tant qu’on y est !
b) Bénéficier de la curiosité et des compétences des autres tout en se rendant un peu utile en montrant ce qu’on sait faire, c’est réglo.
c) Mouais… J’attends de voir si les modérateurs sont cool.
Bien. Voici le temps des bilans. Si vous avez répondu par
Une majorité de réponses a) : Toutes nos félicitations ! Vous êtes né pour avoir le Goncourt, le Nobel, et la Postérité folle de désir se pliera à vos caprices les plus salaces. Surtout n’allez pas dilapider votre précieux temps dans un lieu aussi pouilleux que Scryf et envoyez sans hésiter vos nombreux manuscrits à tout ce qui commence par Galli et se termine par Seuil, en leur précisant bien que vous êtes un génie. Puisque vous l’êtes.
Une majorité de réponses b) : Amie scryfeuse, ami scryfeur, sois la/le bienvenu(e) !
Une majorité de réponses c) : L’Indécision est votre déesse, le Doute votre mentor, l’Expectative votre philosophie ? Rien de plus normal, dans notre monde ô combien complexe où chaque nouveauté se flétrit plus vite que la rose ce matin éclose. Eh bien ! Sans renoncer à votre bien légitime méfiance, nous vous proposons de venir tester Scryf une petite heure, 60 minutes montre en main. Et si par malheur vous n’êtes pas satisfait, sachez que l’équipe fondatrice s’engage à vous rembourser le double de cette heure perdue, par exemple en venant tondre le gazon de votre jardin un samedi après-midi.
21 mai 2011
En sortant de Tree of Life
Un Terrence Malick reste un petit événement. Il n'y a qu'à lire les réactions d'internautes qui, avant d'avoir vu une seule image du film, étaient en mesure d'affirmer que ce serait un chef d'oeuvre à palmer d'or sans discussion, ou une infecte imposture snobinarde et new age. Malick se montre peu et ne discute guère avec critiques ou spectateurs. Tu m'étonnes.
"Qui ne désire la mort de son père?" La question d'Ivan Karamazov hante le cinéma de Malick. Au minimum, la figure paternelle pose problème. Dans Badlands, la jeune Holly contemple, impassible, complice du meurtrier, son père blessé à mort. Dans The Thin red line, on cherche en vain une relation viable: le colonel Tal méprise son fils qui vend "des appâts pour la pêche", mais le héros qu'il voudrait pour fils spirituel ne veut pas de lui pour père; le capitaine Staros est muté parce que, trop paternel, il n'a pas l'étoffe des meneurs d'hommes; et le nouveau capitaine, à la fin du film, présente les cadres de la compagnie comme des parents modèles, dans un discours infantilisant et hypocrite auquel nul ne croit. Dans The New World, Pacahontas quitte et trahit culturellement son père le grand roi. Avec Tree of Life, Malick franchit une nouvelle étape: le jeune Jack pense vraiment tuer son père, un bref instant à sa merci, bricolant sous la voiture. La force du film, qui est toujours celle de Malick, c'est que ce père, incarné à la perfection par Brad Pitt, est certes régulièrement odieux ou pesant, mais de nombreux plans nous le montrent tout autant affectueux, joueur, lucide, protecteur, habité par de belles passions. C'est bien pour cela qu'il pose problème. Et donc non, contrairement à ce que disent les détracteurs, ce qu'il faut voir par delà les images et entendre par delà les voix off, n'a rien d'univoque, et rien de simpliste.
"Quand Malick reste cinéaste, c'est splendide. Quand il se fait métaphysicien, théologien, ça gonfle". Parole d' Inrockuptibles. Il est vrai que les longues séquences consacrées à la naissance du monde _ longues en perception, pas en durée objective _ ont fait fuir quelques spectateurs. D'autres saluent l'ambition. D'autres encore sont accablés par le vertige mégalomane d'un cinéaste qui semble adopter sans complexe le point de vue de Dieu (avec pour l'occasion quelques images dignes de "Il était une fois la vie", ouille). Mais là encore, Malick introduit le doute et la contradiction: la Création est certes belle (ballet des méduses), mais convulsive, indéchiffrable (le geste de prédation du dinosaure qui étrangement ne conclut pas la mise à mort, par indifférence, par satiété, par jeu?), aveugle à elle-même (plans angoissants de planètes nues et silencieuses, qui rappellent l'effroi joué de Blaise Pascal), de sorte que Dieu le Père apparaît aussi approximatif, rigide et destructeur que le chef de famille, malgré son amour. On a connu catéchisme plus schématique et euphorisant. Ou encore: premiers plans, il nous est dit que la vie présente deux voies possibles: celle de la nature, et celle de la Grâce. Voilà qui est net. Le père, obsédé par l'image d'une existence qui n'est que luttes solitaires, est du côté de la nature, tandis que la mère, dans son infinie patience, relève de la Grâce. Mais non, tout le film, et tous les films de Malick, nient farouchement cette dissociation commode: les enfants pleins de grâce s'essaient au mal, la mère qui n'est que tendresse apparaîtra bien impuissante, et au contraire la beauté la plus divine s'invite à l'improviste dans des moments en apparence sans éclat.
Selon Excessif, ce film est un "bel objet glacé d'un autiste chrétien et perfectionniste". Autiste, chrétien, perfectionniste, bel, sans aucun doute. Mais "glacé" m'échappe. Ce film est tout ce qu'on voudra sauf figé ou ornemental. Contemplatif, oui, mais une contemplation parcourue par d'innombrables élans de vie et par le désir manifeste de convaincre, de bouleverser à chaque instant, même dans les plans les plus pompeux.
Je découvre ce que c'est que d'être fan, inconditionnel, Malick addict : beaucoup d'attente fébrile, des moments de ravissement, et pas mal de colère. De la colère quand par exemple, dans les séquences finales sirupeuses, on voit un masque vénitien sous l'eau. C'est à la fois hermétique et lourd, alors que dans ses films précédents, le Maître avait toujours su intégrer au récit les métaphores et les allégories possibles, gardant ainsi toute sa fluidité et l'incertitude dans l'interprétation. Là, avec son masque vénitien aquatique, il nous balance à la gueule un symbole massif. Difficile à pardonner. Ou encore, lorsqu'il décide de faire léviter la mère, incarnée par la sublime Jessica Chastain qui n'a vraiment pas besoin de se retrouver suspendue dans les airs pour être mystérieuse et évanescente. Bien sûr, ce sont des images furtives. Et il y a toutes les autres images où au contraire la vie la plus simple est filmée avec une incroyable douceur aérienne, même quand il s'agit de petits enfants au ras du sol. Mais justement: pourquoi te perdre dans des trucages grotesques, Terrence, alors que tu sais magnifier le quotidien comme personne? Laisse donc la lévitation à Tim Burton.
Il y a quelques plans brefs, où on ne comprend pas exactement qui est en cause, bien que la scène soit en elle-même parfaitement claire. Par exemple, le jeune Jack est écarté par sa mère d'une vision pénible: un homme est à terre, crise d'épilepsie semble-t-il. Qui est cet homme? Son père? L'image est trop furtive pour que l'on soit sûr, on ne voit et ne ressent, comme le petit enfant, qu'un aperçu, un malaise. Dans une autre scène, on voit un enfant au crâne partiellement pelé, qui joue avec Jack. D'où vient cette pelure? On n'en saura rien. Certains disent qu'il y a trop d'ellipses chez Malick. Mais il ne s'agit pas là d'ellipses (d'une manière générale, la chronologie est facile à suivre), ni même de digressions. Juste d'ouvertures, de respirations. Personnellement je suis assez d'accord pour respirer.
Ce matin, je cueillais des cerises avec mes filles. Plus d'une fois, en tendant la main vers les branches plus hautes, avec le soleil qui perçait à travers les feuilles et les enfants qui chuchotaient en dessous, mes sensations ont glissé dans celles de Tree of life. Ce n'était pas une simple interférence. On ne passe pas forcément un bon moment en regardant le dernier Malick, mais voilà un film qui nourrit, et qui accompagne.
10 mai 2011
Pudeurs
Parler de soi ne va pas de soi, surtout quand on a une profonde cicatrice à faire voir, ou à faire valoir. J'évoquais dans un antique billet les profiteurs de souffrance, tristes alchimistes décidés à transmuer tout drame intime en décoration de vétéran. D'autres pourtant font le choix de la pudeur, choix casse-gueule comme on s'en doute, puisque la pudeur ultime consiste à soigneusement faire silence. Dire sans exhiber, évoquer sans larmoyer, décortiquer sans aplatir, trois auteurs sur une très étroite ligne de crète.
Où on va, papa? Jean-Louis Fournier est un amuseur adepte des grammaires françaises impertinentes et autres guides pratiques décalés. D'une manière générale, il officie dans le registre potache et grinçant. Mais les hasards de la vie lui ont donné deux enfants lourdement handicapés. Que faire? Un témoignage potache et grinçant, Prix Fémina 2008. Le regard est certes novateur, décapant: le père, qui a "souvent manqué de savoir-vivre", blague autant que faire se peut sur sa progéniture qui "parle le lutin", a "de la paille dans la tête", semble être dotée d'un cou en "caoutchouc" et dont il faut se représenter le cerveau comme "une petite ampoule vacillante qui s'éteint souvent". Père indigne? L'auteur admet ne pas avoir été conforme à l'image du parent idéal qui sait voir la beauté derrière la grimace, le chant derrière le bafouillage: "avec vous, il fallait une patience d'ange, et je ne suis pas un ange". Ce que certains lecteurs semblent ne pas lui avoir pardonné, trouvant le portrait des deux infortunés trop négatif et applaudissant du même coup les mises au point bloguesques de l'ex-compagne de Fournier. Les autres apprécient au contraire cet aveu d'impuissance, ce double constat de semi-échec (l'enfant handicapé est "un miracle à l'envers"), aveu et constat rendus supportables par la drôlerie omniprésente _ pudeur oblige. Mais si certains commentateurs avisés ont parlé de malaise, ce n'est pas un hasard. Le livre est mince, très mince, et bourré de répétitions. Thomas, le fils cadet, qui répète sans cesse la même question anodine (mais au fond angoissante, dans son deuxième sens), est en quelque sorte "le roi du running gag" _ son père aussi. Tout au long des brefs chapitres, les mêmes expressions savoureuses, les mêmes situations (par exemple les dialogues volontairement absurdes avec Josée, la bonne au solide bon sens), les mêmes procédés, avec notamment les développements convenus sur tout ce qu'ils ne feront jamais et qu'ils auraient fait s'ils avaient été normaux, ou encore les paradoxes un peu poussifs sur tout ce à quoi ils échappent grâce à leurs limites physiques et intellectuelles (devenir débiles à cause de la télévision, entre autres). On en arrive à penser que l'auteur n'a, au fond, pas grand-chose à dire sur ses deux fils; quelques notations montrent pourtant que la matière était riche, que les nuances psychologiques existaient, ne serait-ce que les différences de personnalité et de destin entre Mathieu le souffrant qui savait malicieusement perdre son ballon, et Thomas l'affectueux bavard _ différences hélas à peine esquissées. On peut certes y voir la gaucherie touchante d'un père qui s'est toujours senti loin de ses "deux petits oiseaux ébouriffés". Mais également, et c'est nettement plus gênant, la volonté obstinée de placer le bon mot, de coller à un cahier des charges stipulant que le gag devra frapper à chaque page, quitte à le forcer, quitte à ce que le gag apparaisse totalement gratuit. Ce n'est pas un hasard s'il invoque, explicitement et à plusieurs reprises, les mânes de Pierre Desproges et de Hara Kiri. La sincérité du père qui éprouve "peut-être des remords" ne fait pas de doute, mais le systématisme de l'amuseur finit par anesthésier ce qui aurait pu être un triple portrait cocasse et bouleversant. Restent un regard acide et juste sur l'attitude des gens extérieurs, et quelques passages où l'émotion est là parce que l'auteur oublie enfin sa politique de pilonnage humoristique pour se contenter de décrire: "Quand on leur met le corset, ils ressemblent à des guerriers romains avec leur cuirasse ou à des personnages de bande dessinée de science fiction, à cause du chrome qui brille. Quand on les prend dans les bras, on a l'impression de tenir un robot. Une poupée en fer. Le soir, on a besoin d'une clé à molette pour les déshabiller. Quand on leur retire leur cuirasse, on remarque, sur leur torse nu, des traces violettes que l'armature en métal a laissées, et on retrouve deux petits oiseaux déplumés qui tremblent".
Tous les trois Cette fois, c'est un premier roman de Gaël Brunet. La narration est encore assumée par un père de deux jeunes enfants, un musicien dont la vie "a volé en éclats" à la mort de sa compagne. De quatuor les voilà devenus trio. Ce n'est pas un énième roman sur le deuil, pas même sur la survie ou la renaissance _ même s'il en est aussi question, c'est d'abord un roman qui suit, avec limpidité et précaution, une vie qui se poursuit malgré tout, parce qu'avec deux jeunes enfants, un veuf n'a rien d'autre à faire que vivre pleinement. Et si le narrateur se demande, comme Fournier, "où nous allons comme ça tous les trois", la réponse sera nette: pas de destination prévisible, mais un "fil d'Ariane": leurs "trois ombres emmêlées" que le soleil couchant fait se projeter "très loin dans l'herbe". D'où là encore le choix d'une succession de fragments, des instants de grâces et de vacillements arrachés à la coulée du temps. Il est souvent question de vertige et d'équilibre dans ce livre, un équilibre sans cesse menacé par les brusques souvenirs et les accès de tristesse des enfants au détour d'un Bambi ou d'une fête des mères, "comme une balançoire qui va trop vite et trop haut. De laquelle on manque de tomber à chaque va-et-vient". Alors le père multiplie les "repères", les rites, les récurrences, autant de délimitations qui éloignent les enfants de la béance. Et de manière mimétique, l'écrivain instaure un rythme paisible, une succession de saynètes où le quotidien acquiert une puissance d'apaisement peu commune, où un parc ensoleillé devient un "Eden retrouvé", où en découvrant la mer les enfants sont "ébahis" et leur père "ébahi de les voir ébahis". Cette délicatesse est servie par un style d'une grande fluidité, mais qui n'en est pas moins ouvragé, contrairement à l'écriture d'un Olivier Adam auquel certains n'ont (déjà) pas manqué de comparer l'auteur. Le lecteur se laisse volontiers gagner par cette quiétude qui se déploie au dessus du vide. J'ai cependant été nettement moins convaincu par toutes les évocations des autres; autant les deux "vies en ébullition" sont observées avec justesse, autant les silhouettes qui gravitent autour m'ont semblé sinon stéréotypées, en tout cas fabriquées à l'excès: Maw l'indéfectible ami festif armé de son djembé, la vieille voisine sainte et agoraphobe, la belle famille qui en début de repas lance sans sourciller le traditionnel bénédicité (?!)... En somme, Gaël Brunet, c'est tout le contraire de Jean Louis Fournier: à l'aise dans la sphère intime _ au point que l'on oublie plus d'une fois qu'il s'agit d'un roman tant tout semble être pris sur le vif, plein de préméditation et d'artifice quand il s'agit de parler de l'extérieur. Et c'est finalement logique, dans une oeuvre qui évoque un père décidé à "nier [sa] propre vie d'homme" pour échapper à la souffrance, considérant ses enfants comme son centre de gravité, "un trésor en même temps que [son] épée de Damoclès".
Dernières lettres à ma mère Le titre dit la vérité: ce sont les dernières lettres que Thomas Mèneret a écrites à sa mère, alors qu'il était soigné en hôpital psychiatrique pour dépression lourde. Difficile d'en parler, d'autres (peu) l'ont bien fait. Juste dire qu'il s'agit d'un témoignage d'une grande lucidité, sans la moindre afféterie, rédigé par un homme qui "zigzague entre des portes entrouvertes, si contraires", et qui permet de comprendre bien des choses.
16 avril 2011
La littérature d'imagination: quand où pourquoi comment pour qui?
Le printemps a beau être revenu, je me garderais bien de me frotter à de si épineuses questions. Par contre, les poser à un praticien qui connaît son affaire, ah ça oui j'en suis capable. Ecoutons donc Laurent Gidon-Don Lorenjy, auteur entre autres d'Aria des brumes, de la série romanesque qui suit les aventures colorées de Djeeb, et de moult nouvelles où l'imagination _ mais pas que _ est à l'honneur.
1) Pourquoi, selon toi, la littérature de l'imaginaire connaît-elle un succès certain auprès du lectorat tout en restant sinon méprisée, du moins ignorée par les "prescripteurs"/critiques/théoriciens traditionnels de la littérature dite générale? Notamment, que penses-tu de l'étiquette "littérature jeunesse" qui reste bien souvent associée dans l'esprit des "littéraires"?
Il y a beaucoup de raisons à cela, souvent liées entre elles.
Pas mal d’adolescents lisent de la SF ou du fantastique à l’âge où ils souhaitent s’évader de leur quotidien. Puis ils grandissent, le quotidien les rattrape, et ils peuvent considérer avec mépris la période précédente et ses lectures. C'est de la psychologie à deux balles, mais c'est quand même possible.
Je n’ai pas de chiffre sur le poids du secteur jeunesse dans l’imaginaire, mais une bonne part des publications me semblent dirigée vers les jeunes, voire les enfants : les tables des libraires sont couvertes de SF, de fantasy et de fantastique pour des âges allant de 6 à 15 ans. Cela pèse peut-être sur l’image du genre.
Plus techniquement, l’imaginaire s’inscrit souvent dans une filiation touffue qui oblige presque à lire tout le corpus antérieur pour comprendre et apprécier l’apport d’un nouveau texte. Ce que nombre de critiques ne font pas, bien sûr, puisque les lecteurs ne le feront pas non plus (à part les acharnés). Ce qu’on ne comprend pas, on en vient vite à le mépriser. C’est sans doute pourquoi, quand des auteurs estampillés littéraires se risquent dans la SF ou le fantastique, ces mots sont bannis de toute communication. Quand c’est de la littérature, ce n’est forcément plus de la SF.
Il y a aussi le phénomène de la littérature d’exploitation, dans laquelle s’engouffrent des auteurs à la plume facile, soutenus par des éditeurs qui auraient tort de se priver : ça se vend très bien. Là encore, on a un effet de masse qui cache les vraies valeurs du genre.
Les choix graphiques jouent sans doute beaucoup. Pour une collection Ailleurs et Demain (Robert Laffont) aux couvertures métallisées mais sobres, combien de vaisseaux spatiaux et de filles à gros seins ? Même chez les fans, les graphismes habituels sont très critiqués. Pourtant, c’est ce qui s’achète : les chiffres contredisent le bon goût et n’aident pas à donner une image littéraire aux œuvres qui le mériteraient.
On peut regretter aussi le manque de figures légitimes des genres de l’imaginaire en France. Il n’y a pas, en face des Bogdanof ou de Werber, des auteurs dont le rayonnement hors littérature crédibiliserait le genre comme ont pu le faire Asimov, Tolkien ou Clark dans le monde anglo-saxon.
Enfin, il y a la tradition bien ancrée que l’imaginaire est une affaire d’idée, de concepts innovants, et non de personnages, de style ou d’ambition formelle. Si le genre lui-même se revendique ainsi, pas étonnant qu’il soit perçu comme peu littéraire.
Tout le monde a sa part de responsabilité, auteurs, éditeurs, libraires, critiques et lecteurs. Après, est-ce qu’on doit absolument courir après la reconnaissance de Saint Germain des Prés ?
2) Penses-tu qu'un auteur "d'imagination" aborde différemment son oeuvre qu'un auteur qui évolue dans des univers plus "réalistes"? Disposition d'esprit, sources d'inspiration, type de plaisir recherché/suscité, conception des personnages etc. Ou dit autrement: peut-on parler d'une ligne de démarcation nette, ou bien les ponts sont nombreux et les divergences ne portent essentiellement que sur les motifs, rythmes narratifs etc. (= par exemple, on retrouverait forcément des thématiques et des enjeux communs entre un chef d'oeuvre "généraliste" et un chef d'œuvre "d'imagination") ?
Ce que j’ai constaté, c’est qu’on attend souvent d’un auteur d’imaginaire qu’il rende compte avec précision de l’univers, de l’histoire, de l’idée qu’il a. J’ai entendu un auteur célèbre expliquer qu’il écrit pour qu’on le lise comme on regarde le fond de la mer : la prétention littéraire et la recherche stylistique troublent l’eau, alors que lui essaie d’écrire de la façon la plus transparente possible, pour que le lecteur ne voit que l’histoire, qui est au fond.
Je ne suis pas tout à fait d’accord, et si je voulais filer sa métaphore je dirais qu’une fois une certaine profondeur atteinte, on a besoin de la torche de l'écriture pour éclairer ce qui autrement serait invisible par manque de lumière.
De ce point de vue, on peut sans doute généraliser la fracture entre auteur d’imaginaire et auteur réaliste en disant que le premier fait avant tout confiance à ses idées, et le second à son âme. Ce n’est pas disqualifier l’un par rapport à l’autre : le même auteur peut écrire dans un genre ou dans un autre, mettre une fois en avant ses idées et une autre fois son être. Et il ne sert à rien de les opposer. Ce que tu dis est très vrai : un chef d’œuvre dépasse le genre et parle à chacun.
3) Quel rapport entretiens-tu avec la réalité lorsque tu crées un univers imaginaire? Transposition, excroissance, symétrie inversée, détachement complet (les ressemblances entre réalité et fiction seraient alors "fortuites"...), utopie/contre-utopie? etc.
La réalité est partout quand j’écris. Je me souviens d’un auteur de SF qui affirmait qu’on avait droit à un gros mensonge au début du roman (le célèbre « Et si… ») et ensuite plus aucun ! Je passe mon temps à me colleter avec la réalité, une sorte de réalisme qui m’est propre : qu’est-ce que je m’autorise, qu’est-ce que mes personnages peuvent faire, qu’est-ce qui est logique dans telle situation, quel est le chemin logique d’une situation donnée vers celle que je veux atteindre… C’en est pénible, cette incapacité que j’ai à faire sortir un dieu de la machine.
Maintenant, de quelle réalité s’agit-il ? De celle que j’imagine ! Je ne suis limité que par mon imagination, non pas à transgresser les règles de la réalité, mais à inventer des règles logiques. Mais de quelle logique s’agit-il ? Encore une fois de la mienne. J’essaye d’éviter qu’un lecteur puisse venir me dire : « ça, en fonction du cadre de l’histoire, ce n’est pas possible ». Alors je réfléchis, je me prends la tête, parfois je me bloque et je change de logique… pénible.
Bon, maintenant, les grands mots : transposition, excroissance, symétrie inversée, détachement complet, utopie/contre-utopie… un peu tout cela, mon bon Seigneur. Disons que chacune des histoires que j’ai envie d’écrire prend place dans le cadre d’une vision du monde. Cette vision représente, en gros, ce que je vais m’autoriser dans la narration. Elle peut parfois être très étroite, proposer une toute petite excroissance de la réalité – comme dans Matin calme, nouvelle où l’on suit la promenade matinale d’un vieillard sans vraiment savoir s’il est sur ses pieds ou déjà mort – ou définir une utopie totale englobant l’ensemble de l’univers (j’exagère à peine) comme dans Et puis, Bang !. Là où l’imaginaire intervient en tant que genre littéraire, c’est justement dans l’étendue de la proposition. Une chose est sûr, à part quelques brefs défoulements sanglants j’essaie de malaxer la réalité pour l’ouvrir sur une histoire qui ne heurte pas mes convictions. Peupler la Terre de vampires ou envoyer l’humain à l’autre bout de la galaxie pour produire des scènes gore dépassées par le premier carambolage automobile sur nos autoroutes actuelles ne m’intéresse pas. Dans ce domaine, la réalité gagne toujours.
4) Pars-tu sur des schémas narratifs et des "matrices" de personnages dont le nombre te semble fini (comme Propp le formalisait pour les contes), ou considères-tu que les innombrables variantes rendent cette question inopérante? (je suis particulièrement preneur d'une réponse intégrant l'exemple de la saga Djeebesque :)
On rentre là dans la cuisine, et ce n’est pas facile de répondre parce que je ne me regarde pas trop écrire : je touille le brouet sans recul. En gros, j’ai constaté avec l’expérience que si je me lance dans une histoire dont je connais déjà la fin, je ne l’écrirai pas en entier : soit je m’arrête parce qu’elle m’ennuie, soit je dévie pour écrire autre chose qui me surprenne.
Maintenant, comment cela se frotte-t-il à la grille de Propp ? Il y a des intersections et des prises de distance. Mes personnages prennent gaillardement leur part des fonctions définies par Propp, mais souvent selon des intentions que l’on ne pourrait pas juger bonnes ou mauvaises. Ils ont des objectifs contradictoires, s’utilisent les uns les autres pour les atteindre avec plus ou moins de réussite, et ma fonction de narrateur consiste à isoler une chaîne d’actions, ou au moins un point de vue sur un ensemble d’actions, pour que le lecteur suive cette chaîne. Il y a rarement de situation initiale, d’épreuves qui transforment le héros pour conduire à une situation finale : le livre (ou la nouvelle) ouvre une fenêtre sur une zone d’espace et de temps qui a un avant, un après et un ailleurs.
C’est très sensible dans les Djeeb où l’on suit à la trace le personnage, on ne voit que ce qu’il voit, on ne juge une situation que par ses sens, ses envies, ses besoins. Il n’y a pas de bien ou de mal, d’amélioration à trouver pour obtenir une sorte de récompense finale. Juste un enchaînement de situations neutres qui ne prennent leur valeur narrative que parce que Djeeb s’y confronte. L’univers dans lequel il évolue pourrait se passer de lui, mais pas le lecteur qui a besoin de cette fenêtre Djeeb pour y entrer.
Et le premier lecteur… c’est l’auteur. J’utilise certainement un schéma et un nombre fini de variables comme le conçoit Propp, mais sans en avoir conscience ou en évitant d’en prendre conscience. Parce que ce que j’écris doit me surprendre. Quand un personnage entre dans une pièce, je ne sais pas ce qui s’y trouve. Je ne le vois qu’avec ses yeux. Quand un dialogue s’installe, je sais ce que veut chacun, mais je ne sais pas qui va l’emporter ou comment : je me laisse porter par ce qu’ils veulent et ce qu’ils sont. Ce qui entraîne souvent le récit dans des zones dont je n’avais pas la moindre idée en commençant.
D’où le reproche qu’on me fait de proposer des intrigues trop linéaire : une conséquence du mode d’écriture, rien d’autre. Une intrigue bien ficelée ne sortirait jamais de ma tête même si j’étais capable de la concevoir. Une fois tout bien mis en place, je passe à autre chose parce que la partie écriture d’un texte sans surprise pour moi n’est plus que de la dactylo.
5) Enfin, quelles références passées ou présentes (3 ou 4) te paraîtraient "incontournables", pour quelqu'un qui désire découvrir les richesses de cette littérature?
Voilà une question un peu vache, parce qu’elle trahira mon âge et me fâchera avec tous ceux que je ne citerai pas. On peut se plonger avec profit dans Jules Verne, Lovecraft et HG Wells, ne serait-ce que pour constater d’une part l’antériorité de la plupart des thèmes actuels (à part le cyberpunk, je n’ai pas l’impression qu’on ait inventé grand chose depuis), et d’autre part le côté littéraire de leurs styles. Ces auteurs n’écrivaient pas plat, en se limitant à l’histoire et à la description des décors, comme on voudrait trop souvent le faire aujourd’hui.
Sinon, il FAUT lire Dune, 2001 l’Odyssée de l’espace, la trilogie Lyonesse de Jack Vance (tellement mieux que le Seigneur des Anneaux), Tous à Zanzibar, et la Horde du Contrevent. Ceci en apéritif, bien sûr.
Merci pour toutes ces réponses!
(et doublement merci, puisqu'à l'origine je posai ces questions, il y a quelques mois, pour mon travail et non pour mon blog, dans le secret d'une correspondance internautique)
30 octobre 2010
"Un poids, une place"
Nul ne l'ignore, l'ami Christian Domec, artisan-maître d'oeuvre des Penchants du roseau, tient à son titre d' "apprenti-libraire", en dépit du bon sens (des affaires), semant stupeur et consternation au pays des "professionnels". Ce qui n'empêche pas sa petite entreprise d'ignorer superbement crise et pilon. Tranquille dans son coin centrifuge, il découvre, recueille, édite, bichonne, manufacture, publie, expédie, promeut des textes qu'il estime être de qualité. Il fallait bien qu'un jour, au sous-sol, nous nous décidassions (Bescherelle 2006) à vérifier l'exactitude de l'information, faisant montre pour l'occasion d'une impartialité apte à endiguer tout débordement de sympathie.
Commande fut donc passée. Un objet livresque arrive dans des délais postaux plus qu'honnêtes, exemplaire n°17, très bon numéro, mais franchement qu'est-ce que ça prouve. Passons donc aux choses sérieuses, une batterie de tests attend le candidat. Ecartèlement des couvertures jusqu'au décollage central; pages multi-cornées; feutre effilé tâchant de traverser la page de garde par pression insistante; exposition sur radiateur brûlant; oubli dans le jardin au soir, récupération le matin après nuit pluvieuse; prêt à enfant de moins de trois ans désoeuvré, muni d'une paire de ciseaux et doté des pleins pouvoirs; chat aux poils tombants voulant absolument dormir sur la 4° de couverture puis facétieux ou nerveux cherchant de sa patte griffue quelque rongeur à l'intérieur; café malencontreusement renversé, miettes de gâteau coagulées, grand enfant zélé jetant le tout à la poubelle. Rien à faire, l'objet conçu par l'apprenti libraire garde une insolente tenue, sobre, souple, élégant, agréable, même au dernier stade de maltraitance il refuse de se dissoudre. Méticuleux, nous pensons un instant le passer à la machine à laver puis nous ravisons: si l'objet se défend si vaillamment, c'est que peut-être le texte qu'il sert présente quelque intérêt?
Et il faut bien confirmer la chose: Le Souvenir de personne, de Cécile Fargue, mérite le détour. Ce n'est pas un roman, c'est une "lettre" adressée à Sébastien, jeune adolescent des rues mort d'overdose quelque part, suivie de fragments d'existence _ un bout d'existence que la narratrice partagea avec ce même Sébastien. Un témoignage? Pas tout à fait, le terme est récusé "parce qu'il y a cette idée d'à charge et à décharge, cette idée de transformer un être en étendard". Beaucoup d'épanchement sans doute, de pathos intimiste? Non plus, car "c'est un loisir de riche que d'être pour soi complaisant". Juste du factuel, le récit d'un quotidien oublié ramené à la conscience? Non encore, ça ne serait pas suffisant: "les faits ne sont jamais que les résidus de ce qui a été vécu", guère plus éclairants que ce qui peut être consigné dans tout "registre".
Alors? On y trouvera bien sûr des faits et gestes baignés de tristesse, un magnifique portrait en mouvement, la chronologie d'un voyage au bout de la déchéance, la rage froide contre tous ceux qui contribuent à faire disparaître un Sébastien par action ou par omission, du lyrisme également _ mais tout cela emporté, dépassé par une écriture attentive, attentionnée même, évitant le double piège du voyeurisme et de la mièvrerie. Car l'attention est extrême, c'est une attention de soeur, de mère, d'amante, pour qui chaque silence, chaque inflexion de voix, chaque geste à peine ébauché, chaque occasion manquée ont beaucoup à dire. Pour aller à l'essentiel, il faut passer par les petits riens que personne ne remarque: "Parfois, par je ne sais quelle grâce, il arrive que la vérité d'un être, pourtant si complexe qu'il est impossible jamais de la saisir toute entière, se prenne soudain au fil tendu d'un détail, qu'elle s'y cristallise". Le Souvenir de personne, c'est ça: une succession de détails, une succession de grâces, au plus prêt de la vérité d'un être, Sébastien, dont tout le monde se détournait et qui avait lui-même appris à se détourner de tout le monde.
Quelques mois d'un couple improbable, hors contexte _ de la trajectoire du garçon on ne sait pour ainsi dire rien, et sa mort annoncée ne sera pas décrite _ les amateurs de racolage seront déçus, les adeptes des tenants et aboutissants idem; mais le peu qui est noté est d'une telle intensité que Sébastien pour qui la parole était subterfuge ou effort surhumain acquiert "un poids, une place" au fil des pages de Cécile, jusqu'à faire de presque chaque instant retenu une "vie en accéléré". Pas d'étalage sordide donc, mais guère d'angélisme non plus, la pudeur passe par la poésie des mots, par de discrètes allusions à Prévert, à Brel, jamais par le souvenir édulcoré: ainsi les papis pervers, les shoots dans des toilettes puantes, la prostitution à la va-vite, les brutalités humiliantes des "clients" ou des voyous, le corps lentement supplicié, l'indifférence ou les sarcasmes des gens ordinaires, la victime devenant capable de violence obscène à son tour, devenant capable de gâcher les moments privilégiés, rien n'est caché au lecteur. Puisqu'"il n'est rien que le regard humain ne puisse soutenir".
On comprend que la narratrice ait attendu quinze ans pour tenir sa promesse. C'est tout le contraire de ces auteurs qui se flattent sottement d'écrire dans l'urgence. Il importait ici non pas de dire, mais de dire bien. Le Souvenir de personne n'évoque pas la misère humaine, mais avant tout l'être aimé. L'histoire d'une jeune fille qui croise son premier "Autre", prête à partager sa vie de "resquilleur", prête à partir avec lui en fous rires, "de ceux dont on se travestit dans l'espoir de voir se fendre les masques", prête à suivre sa démarche cassée, à le côtoyer aussi bien dans les petites utopies que les mornes horreurs, "submergée à chaque fois d'amour et d'effroi". Un amour total, qui continue à dire "tu" quand il s'agit de raconter, qui ne fait pas le tri, exclusif _ jusqu'à exclure, par un subtil jeu de miroir, les autres, ceux qui vivent dans les préoccupations normales.
De fragment en fragment, on évolue dans un monde où l'on ne dit pas "merci", le mot étant truqué par les menaces de la condescendance ou devenu "trop lourd". Un monde qui voit les enfances disparaître au contact de réalités grimaçantes. Pourtant le rêve enfantin n'est jamais loin, presque à portée de main. Perchés sur un arbre sans cabane où "on fait semblant d'être les Indiens de notre histoire", ou buvant une "grande rasade de cet alcool qui rend propre" (l'eau de Cologne) comme un élixir du pauvre, ou passant aux yeux d'un "clodo" un peu fou pour "le passeur de nuit" maître de rassurantes clés imaginaires, ou comment transformer un geste de mépris et de défense _ la copine qui s'essuie la manche _ en comptine urbaine, "un deux trois", ou Sébastien mimant avec dérision et sérieux le geste du jardinier: autant de moments où le quotidien le plus désespérant semble prêt à céder aux jeunes élans de vie, où par la magie du jeu l'existence semble soudain pouvoir être autre.
Le livre fait bonne figure, ne coûte pas cher, ne pèse pas lourd, et il prendra peu de place dans la bibliothèque. "Je me demande où est planquée ton âme", s'interroge la narratrice. 118 pages de justesse et de beauté apportent de sérieux éléments de réponse.
16 octobre 2010
Leçon d'écriture
C'est un peu misérable à dire, mais parfois il faut attendre qu'un écrivain en vienne à disparaître pour s'aviser de son existence. Jacques Chessex est assurément un écrivain connu, mais moi je ne voyais pas du tout qui c'était _ il faut dire qu'il habitait un pays bizarre, un pays presque français mais en fait non et que je situe mal sur la carte. Et ce jusqu'à sa mort brutale (et relativement spectaculaire) en 2009. Là, grâce à de multiples hommages et rétrospectives, je commençai à entrevoir. Et de fil en aiguille, ce qui devait arriver arriva: hier à la médiathèque j'emprunte mon premier Chessex, Le vampire de Ropraz. Et voilà que je balance sur mon blog le premier chapitre in extenso, sans autre forme de procès. Parce que si ça ce n'est pas une leçon d'écriture, autant cramer tous les livres tout de suite.
"Ropraz, dans le Haut-Jorat vaudois, 1903. C'est un pays de loups et d'abandon au début du vingtième siècle, mal desservi par les transports publics à deux heures de Lausanne, perché sur une haute côte au-dessus de la route de Berne bordée d'opaques forêts de sapins. Habitations souvent disséminées dans des déserts cernés d'arbres sombres, villages étroits aux maisons basses. Les idées ne circulent pas, la tradition pèse, l'hygiène moderne est inconnue. Avarice, cruauté, superstition, on n'est pas loin de la frontière de Fribourg où foisonne la sorcellerie. On se pend beaucoup, dans les fermes du Haut-Jorat. A la grange. Aux poutres faîtières. On garde une arme chargée à l'écurie ou à la cave. Sous prétexte de chasse ou de braconne on choie poudre, chevrotine, gros pièges à dents de fer, lames affûtées à la meule à faux. La peur qui rôde. A la nuit on dit les prières de conjuration ou d'exorcisme. On est durement protestants mais on se signe à l'apparition des monstres que dessine le brouillard. Avec la neige, le loup revient. Il n'y a pas si longtemps qu'on a tué le dernier, en 1881, sa dépouille empaillée s'empoussière à douze kilomètres dans une vitrine du musée du Vieux-Moudon. Et l'horrible ours venu du Jura. Il a éventré des génisses il n'y a pas quarante ans dans les gorges de la Mérine. Les vieux s'en souviennent, ils ne rient pas à Ropraz ni à Ussières. Au temps de Voltaire, qui a habité le château d'en bas, au hameau d'Ussières, les brigands attendaient sur la route principale, celle de Berne, des Allemagnes, plus tard les soldats de la Grande Armée rançonnaient les honnêtes gens. On fait très attention quand on engage un trimardeur pour la moisson ou la pomme de terre. C'est l'étranger, le fouineur, le voleur. Anneau à l'oreille, sournois, le laguiole glissé dans la botte. Ici, on n' a pas de grands commerces, d'usines, de manufactures, on n'a que ce qu'on gagne de la terre, autant dire rien. Ce n'est pas une vie. On est même si pauvres qu'on vend nos vaches pour la viande aux bouchers des grandes villes, on se contente du cochon et on en mange tellement sous toutes ses formes, fumé, écouenné, haché, salé, qu'on finit par lui ressembler, figure rose, hure rougie, loin du monde, par combes noires et forêts. Dans ces campagnes perdues une jeune fille est une étoile qui aimante les folies. Inceste et rumination, dans l'ombre célibataire, de la part charnelle à jamais convoitée et interdite. La misère sexuelle, comme on la nommera plus tard, s'ajoute aux rôderies de la peur et de l'imagination du mal. Solitaire, on surveille la nuit, ébats d'amour de quelques nantis et de leur râlante complice, frôlements du diable, culpabilité vrillée dans quatre siècles de calvinisme imposé. Sans répit déchiffrer la menace venue du fond de soi et du dehors, de la forêt, du toit qui craque, du vent qui pleure; de l'au-delà, d'en haut, de dessous, d'en bas: la menace venue d'ailleurs. On se barricade dans son crâne, son sommeil, son coeur, ses sens, on se verrouille dans sa ferme, le fusil prêt, l'âme hantée et affamée. L'hiver attise ses violences sous la longue neige amie des fous, les ciels rouges et bistre entre aube et nuit déshéritée, le froid et la mélancolie qui tend et ronge les nerfs. Ah j'oubliais l'effarante beauté des lieux. Et la pleine lune. Et les nuits de pleine lune, les prières et les rituels, les couennes de lard frottées sur les verrues et les plaies, les potions noires contre la grossesse, les rituels avec des poupées de bois mal dégrossi crevé d'épingles, martyrisé, et les sorts jetés par des fourbes, les prières pour la tache des yeux. On retrouve encore dans les greniers, les appentis, des grimoires et des recettes de décoction de sang menstruel, de vomi, de bave de crapaud et de vipère pilée. Quand la lune éclaire trop, garde-toi de bric et de brac. Quand la lune arrive tôt, garde le serpent au sac. La folie gagne. Et la peur. Qui a glissé dans la soupente? Qui a marché sur le toit? Veille sur ta poutre et ta fourche, avant le secret des gouffres!"
Là où un Philippe Claudel (exemple pris au hasard) va asséner des pages et des pages de neiges lourdes et de gares désertes pour que gentil lecteur comprenne que notre monde est décidément bien froid et inhumain, accumulant les couches d'indices les unes sur les autres, cimentées par un symbolisme transparent quoique pachydermique _ et le tout en ahanant; Jacques Chessex, lui, semble décidé à griller toutes ses cartouches en quelques dizaines de lignes: modèle de densité littéraire, d'immersion, de polyphonie, d'humour grinçant, de tension romanesque, de clarté centrifuge, de nervosité stylistique, de jeu malicieux avec les références. On se demande bien ce qu'il va pouvoir raconter ensuite. Alors on tourne la page et on se rend compte que ses sacs de munitions sont encore pleins. Waoh.
[petit jeu d'observation pour tout enfant qui se serait retrouvé, par mégarde, sur ce blog (pauvre gosse): regarde attentivement les photos du dessus et essaie de deviner qui est Jacques Chessex et qui est Philippe Claudel]
11 octobre 2010
Romancer, dénoncer, et vice versa
Erwan Larher, que l'on connaît un peu par ici, est un garçon assez gonflé. Avec Qu'avez-vous fait de moi?, il nous propose un roman qu'il faut lire deux fois de suite. Pas gêné. Une première fois, agréable, pour constater dans les dernières pages qu'on a raté pas mal de choses en cours de route, une deuxième fois, plus sérieuse, pour constater tout le long qu'en effet on avait raté pas mal de choses.
"Aucune réelle perspective d'avenir". On embarque avec Léopold Fleury, antihéros dont les multiples handicaps (tempérament velléitaire, influençable, désert affectivo-sexuel, maigre insertion sociale) s'accompagnent d'une inextinguible soif de reconnaissance, de surcroît une reconnaissance au niveau de son époque: accéder à une célébrité brutale et définitive, de préférence sans effort, et si possible dans les sphères les plus bling-bling. Bref, un antihéros de la pire espèce: il aurait pu être digne de pitié, il est odieux. Immédiate prise de risque de l'auteur qui demande au lecteur de s'attacher à la conscience d'un personnage qui est tout ce qu'on voudra sauf attachant. Personnage constamment perdu, que quiconque peut congédier d'un geste de la main, "amas hétéroclite et bringuebalant de pulsions, envies, aspirations, inconséquent et fort peu analytique"... et doté d'un égocentrisme à toute épreuve. Incapable de s'intéresser à autrui, il parvient logiquement à se persuader que tout le monde se passionne pour son cas, le tout produisant quelques beaux effets d'ironie ("Nous avons parlé de moi, je ne sais pas comment elle se débrouille, on parle toujours de moi avec Virginie"). Ce qui pourrait le sauver, du moins aux yeux du lecteur, c'est un constant humour, une manière décalée d'envisager ses propres contre-performances ou son état de fatigue chronique ("sur une échelle tératologique, je dois me situer entre le vampire et le zombie"). Mais la drôlerie ou la légèreté ne fait pas tout: à 27 ans, Leopold n'ignorant rien de sa "solitude viscérale, ontologique", les éclairs de lucidité deviennent insupportables. Il ne pourra rester dans la voie commune.
"Un gigantesque ballet de conspirateurs". La force (et à mon sens, la limite) de Qu'avez-vous fait de moi? réside dans la vivacité narrative, qui joue à deux niveaux. Au premier niveau, celui de la diégèse apparente, le faible Léopold qui ne demande qu'à entrer dans la lumière va devenir la proie idéale pour toute organisation occulte, pour tout manipulateur puissant, pour toute allumeuse commanditée. D'où un récit haletant, semé de cadavres et rendez-vous piégés, qui se précise à mi-parcours, lorsque le narrateur exsangue, en plein naufrage, affirme vouloir se laisser "engloutir"; de fait, la deuxième partie du roman offre une bifurcation radicale et attendue, qui verra Léopold se métamorphoser peu à peu sinon en héros, du moins en révolté authentique. Mais ce glissement fluide de la satire sociale au thriller politique est joliment perturbé par un deuxième niveau de lecture, amorcé dès les premières pages. Léopold se rêvait écrivain; à défaut d'en avoir le talent, il en a l'imagination et la faculté d'être dupe de ses propres inventions, d'où pour le lecteur un doute récurrent: Léopold passe-t-il vraiment une nuit d'anthologie avec une sublime créature ou s'agit-il encore d'un fantasme trop consistant? Se manipule-t-il tout seul ou est-il manipulé par les autres? Fabule-t-il seulement ou est-il dépassé par le réel? Les indices sont nombreux, mais contradictoires, et surtout ne font pas le poids face à la fluidité du récit. Puissance du conteur: même si tout ce qu'il raconte est hautement douteux, on le croit, et ce n'est pas le moindre des plaisirs du lecteur que de rester en éveil tout en se laissant emporter par une parole où mythomanie et témoignage s'entremêlent inextricablement.
"La fraude des mots". Si l'humanité s'agite autant dans le mensonge, c'est que les mots sont pipés. Il faut prendre au sérieux l'affirmation platonicienne placée en exergue: "la perversion de la cité commence par la fraude des mots". Dans un monde où l'essentiel du système consiste à conditionner les citoyens pour en faire des consommateurs compulsifs et dociles, les stéréotypes sont privilégiés, tandis que les discours critiques sont discrédités à défaut d'être étouffés. C'est ce qu'explique Jérôme, l'ami doté d'une conscience politique, à un Léopold déjà trop intoxiqué (si la rhétorique contestataire fait "pouffer", c'est "parce que les maîtres du monde l'ont ridiculisée"). De fait, le narrateur accumule ressentiment et observations acerbes, mais dans le vide. Pétri d'études "humanistes" et de rêves de réussite frelatés, il adopte une parole oscillant sans arrêt entre vulgarité assumée (la voisine "à gros nichons") et préciosité ("cette petite promenade matinale excorie mon renfrognement"). Rien ne lui échappe des ignominies du réel, mais le cliché le rattrape toujours. Même au coeur de comparaisons insolites surgit la culture qui lui est imposée au quotidien: "Marie, aussi improbable, désirée et libératrice que le but en or de David Trézéguet à l'euro 2000". Et ce n'est pas un hasard si l'apprenti-écrivain Léopold, au moment où il croit la consécration toute proche, relit frénétiquement son manuscrit, obnubilé par la perfection formelle de ses phrases ("traquer la répétition, la lourdeur stylistique, la tournure alambiquée") tandis qu'il n'appréhende ses personnages que comme un naïf démiurge ("réorganiser quelques rapports humains, affiner un ou deux moments de suspense, retendre certaines situations"). Cette mise à nu de la corruption du langage, en action, est une des belles finesses du roman.
"Je me tuerais à lui expliquer que c'est du second degré". Le problème, si problème il y a, est peut-être là: l'état des lieux passe par un deuxième degré omniprésent. Pour voir à quel point l'individu subit les violences voilées mais bien réelles de notre société dite libérale, au point d'être réduit à l'état de caricature vivante, le lecteur doit suivre le discours d'un de ces individus caricaturaux. Intérêt et misère de la première personne du singulier au présent de l'indicatif: on voit de l'intérieur le processus d'aliénation mais on restera à la surface du processus. A noter qu'Erwan Larher, qui n'est dupe de rien, a bien envisagé l'écueil et le signale, lors d'une inévitable mise en abyme, par la bouche d'une voisine sans concession; elle met en garde Léopold contre la veulerie qui se raconte elle-même, au nom de "l'universalité" à laquelle doit tendre l'écriture romanesque. Le texte pourtant abonde en notations précises et aiguës, où justement le réel, notre réel, se découvre en quelques mots: "Je donne une pièce au clochard (...), geste qui me catégorise instantanément en minorité agissante aux yeux de la majorité hostile et réprobatrice. Au lieu de suivre mon exemple et de couvrir d'or le pauvre bougre (...), elle me considère suspicieusement car, en plus de contrevenir à l'alliance sacrée de l'argent et du labeur, j'ai donné mauvaise conscience à mes covoiturés". Mais ces saillies côtoient de nombreux développements narratifs où l'inventivité verbale et la malice critique se cantonnent au registre parodique. Parodie de récits d'espionnage, parodie d'érotisme à paillettes, parodie du complot-diabolique-où-monsieur-tout-le-monde-va-jouer-un-rôle-majeur-bien-malgré-lui _ dans la deuxième partie, on n'est souvent pas loin du Grand blond avec une chaussure noire. Ces pages parodiques, en elles-mêmes, ne manquent pas de saveur, mais elles finissent par apparaître gratuites. Ce faisant, l'auteur succombe à la grande tentation de la littérature française contemporaine: la tentation de la pantalonnade _ certes pantalonnade beaucoup plus sérieuse qu'il n'y paraît, mais en première lecture pantalonnade quand même.
Et c'est peut-être dommage, car Erwan Larher le montre sans cesse sur son blog et dans moult pages de son roman: il a des choses à dire, et il est capable de sacrément bien les dire.
01 octobre 2010
Tendances
Dans le cadre de nos études internes, menées en étroite collaboration avec l' O.C.A.B.L (Observatoire des Comportements Aberrants de la Blogosphère Littéraire), penchons-nous aujourd'hui sur deux tendances lourdes.
1) La chronique partielle. Très mode en ce moment. Vous prenez un livre dont vous avez l'intention de parler, mais au lieu de bêtement le lire in extenso pour porter un regard bêtement honnête, vous en lisez juste le début (20% du livre maximum) et vous livrez, toutes affaires cessantes, vos précieuses premières impressions à vos lecteurs ébahis. Par la suite, vous lirez la fin et ferez part de vos nouvelles impressions. Ou pas. En vrai, ça n'a aucune importance, l'essentiel est de restituer le geste de la lecture, cette ultime aventure. Tout cela sans doute révèle une belle humilité ("qui suis-je pour oser porter un jugement global?"), une lucidité extraordinaire ("mon appréciation dépend du lieu et du moment, et évolue sans cesse au fil des pages"), un sens de l'originalité sur-développé ("on va quand même pas faire une critique dogmatique, comme tous ces minables journalistes officiels"), une sensualité hors-norme ("un roman, ça se savoure") _ d'ailleurs, le blogueur passionné larde sa chronique fragmentée de petites notations quotidiennes, qui attestent de son existence délicieusement physique ("j'en suis à la page 28 et je bois un thé-caramel des îles doux et brûlant, et ma gorge est gorgée de saveurs lointaines et enivrantes, avec un soupçon d'angoisse, que va devenir l'héroïne obèse amnésique? je m'interroge et me ressers du thé-caramel des îles, cette fois en trempant un biscuit au miel de montagne, mhmmm, oh dehors il pleut, plic ploc gouttes d'eau fraîches tombées du ciel comme les phrases dégoulinantes du beau roman qui m'accapare tellement"). Si on voulait faire preuve de mauvais esprit, on verrait dans cette pratique de plus en plus répandue quelque chose comme de la paresse, de la frilosité, de la précipitation, du narcissisme. Mais on n'est pas comme ça dans le sous-sol, ah ça non, on se réjouit au contraire de pouvoir découvrir tant de moignons de lectures effleurées. Puisque c'est tendance.
2) La désintégration. C'était dans l'air depuis un moment, mais la prise de conscience fut brutale. En parcourant systématiquement les "Liens" de ma colonne de droite, je m'aperçus, non sans argh! dans la bouche, que plus de la moitié de mes plus ou moins camarades avaient fermé boutique, s'étaient volatilisés, ou agonisaient un peu péniblement dans leur coin. Vous pouvez faire le test vous-mêmes en cliquant partout où il y a du soulignement, bien que l'expérience présente assez peu d'intérêt en soi, je le reconnais. Bien sûr le phénomène n'est pas nouveau, et nous ne confondrons pas les blogs en fin de vie avec les blogs structurellement anémiques (le blog anémique se déploie dans le silence, à un rythme de 4 ou 5 billets par an, on croit qu'il n'en a plus pour longtemps mais en fait il peut tenir des décennies comme ça, c'est admirable). Mais en ce moment il semble que le mouvement funèbre s'accélère. Il y a les disparus énigmatiques _ du jour au lendemain, plop, plus rien; les planificateurs de deuil, malins mais parfois relous _ quand ils annoncent pour la troisième fois dans l'année l'arrêt définitif de leur blog (sans donner d'explication, genre: c'est super dramatique ce qui m'arrive, je peux même pas en parler), les commentateurs les plus fidèles peinent à trouver des mots doux et tristes pour l'éternel ressuscité; assister à ses propres funérailles est certes un fantasme largement partagé, mais ce n'est pas un plaisir qu'on peut s'offrir à répétition, même au pays magique des pixels. Il existe aussi de notables exceptions, les increvables qui bloguent tant et plus quoi qu'il arrive, ceux qu'on appelle pudiquement graphomanes et qui sont en réalité de dangereux malades mentaux _ c'est d'ailleurs pour ça qu'on commente autant chez eux: au moins, pendant qu'ils répondent aux com', on est sûr qu'ils ne vont pas égorger une vieille dame dans la rue. Il n'empêche que du côté de la blogosphère dite littéraire, c'est plutôt la sinistrose. D'où ma question: que font-ils maintenant, tous ces gens? où sont-ils partis? (je postule en effet qu'ils sont encore en vie quelque part). Vont-ils rejoindre quelque confédération webesque, se perdre dans un collectif d'auteurs/chroniqueurs pour mieux se faire entendre (il me semble que c'est une tendance qui s'affirme) ? Errent-ils tristement et à tout jamais en des lieux assez honteux, comme Facebook? (et si oui, quelqu'un pourrait-il m'expliquer quel peut être l'intérêt humain et intellectuel de Facebook? perso je ne vois toujours pas). Ou mènent-ils une vie normale et équilibrée, loin d'internet, ce que je me refuse à croire?
20 septembre 2010
Michel Houellebecq, pitre et peintre
"J'ai l'impression que vous jouez un peu votre propre rôle". Houellebecq, c'est entendu, est un phénomène qui génère des positionnements nets et tranchés. Les anti- houellebecquiens officiels voient dans La carte et le territoire un concentré de franchouillardise blagueuse, à l'instar de Pierre Assouline, ou un impudent jeu de miroir vaniteux, comme le goncourisateur Tahar Ben Jelloun. Des lecteurs avertis, houellebecquiens de longue ou fraîche date, savent au contraire y trouver, comme le scrutateur Stalker, une profonde réflexion sur l'humain, et savourer, à l'exemple de l'excellent Paul Edel, "une constante bouffonnerie triste", un souffle "cryogénique". Et puis il y a les cons de mon espèce, admirateurs lointains qui attendent avec impatience tout nouvel opus du maître et qui parfois sont un peu déçus. J'avais soigneusement évité de lire de près les très précoces critiques louangeuses ou acerbes _ les cons sont si influençables. Mais, livre en mains, je ne parviens pas à dépasser un sentiment diffus de gêne, en dépit des multiples instants de plaisir.
"Un dispositif rationnel, dénué de magie". Réflexions désabusées ou provocatrices abondent comme toujours, le lecteur n'est pas dépaysé. Cependant, et ce n'est pas sans charme, les coups portés par l'écrivain à toutes sortes de doxa sont ici moins violents que dans ses précédents romans, l'ironie se montre moins dissolvante, moins massive, moins rageuse. Ce ne sont pas les cibles qui manquent, explicites ou implicites, mais on sent très vite qu'elles ne sont pas au coeur de la démarche. Hurleront (et ont d'ailleurs déjà hurlé, les pavloviens) les inconditionnels de Picasso, dont le démolissage est pourtant ludique; un certain gratin intellectuel, à qui Houellebecq inflige de nombreuses quoique brèves apparitions de Jean-Pierre Pernaut et autres pointures comme Julien Lepers; les managers imbéciles (Forestier et son savoureux "win-win absolument"); les amoureux du beau style, qu'il emmerde joyeusement en parsemant son texte de phrases ostensiblement bancales et lourdes ("une demeure d'exception dont les chambres fastueuses s'ouvraient sur un parc de quarante hectares dont le plan original était attribué à Le Nôtre", il fallait oser); et bien d'autres micro-catégories, allant des odieuses promesses des plombiers aux complexes des restaurateurs gays, sans parler des vannes ad hominem. Mais même si cette retenue est souvent feinte et permet de nouveaux effets comiques, la méchanceté devient presque indulgente. Est-ce à dire que le scalpel de Houellebecq s'est définitivement émoussé, ou que désormais trop dans l'air du temps il ne trouve plus d'ennemi valable? Non, il ne fait qu'amortir ses coups, délibérément, et nous le confirme vers la toute fin, de façon métaphorique, lorsque son doux héros, Jed Martin, castagne méthodiquement une responsable de Dignitas avec une rare violence, ce qui le met de fort bonne humeur. Je peux encore faire mal, semble nous dire Houellebecq, mais ce n'est pas, ou plus, ma priorité. Et que le personnage qui porte son nom soit aussi malmené dans le récit confirme cette volonté de prendre ses distances par rapport à ce qui a fait en grande partie son succès.
"Une période dépressive d'intensité faible". L'ensemble du roman baigne dans cette demi-teinte. Pour la première fois, peu, fort peu de sexe _ et l'auteur s'en amuse en prêtant à son personnage Michel Houellebecq un goût décroissant pour les bordels thaïlandais, leur préférant un éventuel retour dans sa maison d'enfance du Loiret où il pourra se livrer à "la chasse au ragondin". Le corps et ses appétits n'en restent pas moins présents, mais sous une forme plus aisée à satisfaire: la nourriture. Les repas, dont les menus sont détaillés, sont l'occasion de rencontres essentielles (père-fils, notamment), et on voit Michel Houellebecq (le personnage) se ruer volontiers sur des cochonailles solitaires, avant de trouver l'apaisement auprès d'un amical pot-au-feu. On se dirige ainsi lentement vers la possibilité d'une sagesse relative, un hédonisme prudent, limité. Jasselin, le policier blasé, gagné par "une obscure lassitude", n'en reste pas moins "passionnément attaché à sa femme vieillissante et à son petit chien impuissant". A défaut du bonheur, une sensation de paix mélancolique, étroite. La réussite sociale est, on s'y attendait, hors-jeu. La plupart des individus cherchent toujours à s'enrichir, mais pour ainsi dire mécaniquement, sans réel projet, criminels comme galeristes ne semblent pas savoir quoi faire de l'argent amassé. C'est ainsi que Jed Martin traverse de manière parfaitement détachée sa propre success story, fondée il est vrai sur l'évaluation très aléatoire de ses oeuvres sur le marché. Et Marylin, l'attachée de presse constamment enrhumée, accompagne son extraordinaire ascension d'une voix "geignarde". Face à ces succès inutiles, trois pages consacrées à l'utopie sans lendemain de William Morris. Nouvelle impasse. D'une manière plus générale, les personnages de La carte et le territoire semblent tous frappés d'une paralysie latente: il est souvent précisé que plusieurs minutes de silence s'écoulent entre deux répliques au cours de dialogues somme toute anodins, et les personnages principaux, peu doués pour l'amour, passent beaucoup de temps à "considérer" les objets, les paysages. Même une grille de mots fléchés se remplit "laborieusement". On s'enfonce dans la torpeur.
"Le triomphe de la végétation". Ainsi, la déliquescence de l'humain demeure la règle d'or houellebecquienne, même si on est loin de la systématisation d' Extension du domaine de la lutte. On ne trouve guère ici de Tisserand à la libido convulsive et désespérée, la passivité règne, jusque dans le processus de création, "comme un bloc de béton qui se décide à prendre". Paradoxalement, au moment même où l'"obsolescence" de tout objet manufacturé s'accélère vertigineusement, l'humanité pensante s'enlise, se dissout. La confrontation incipit/épilogue est particulièrement éclairante. Première phrase du roman: "Jeff Koons venait de se lever de son siège, les bras lancés en avant dans un élan d'enthousiasme". Humanité entreprenante, artistique et triomphante? Ce n'est qu'un leurre, bien sûr: on apprend peu après qu'il s'agit d'un tableau inachevé, et de toute façon raté, que Jed va consciencieusement détruire. Dernière phrase: "Le triomphe de la végétation est total". Il s'agit encore d'une oeuvre de Jed, mais cette fois c'est l'aboutissement de ses travaux, son dernier mot. Entre ces deux pages, le récit d'humains voués à perdre leurs facultés fondatrices, jusqu'au langage intelligible, perte symbolisée comiquement par les errances verbales du vieil écrivain ("Foucra bouldou! Bistroye! Bistroye! ajouta-t-il avec conviction (...) à la manière du capitaine Haddock"), tandis que le non-humain ne cesse de tendre vers notre sphère, en un chiasme quelque peu désespérant: les chiens frôlent la perfection, les cochons sont dotés de sensibilité et d'intelligence mathématique, et le chauffe-eau perturbé de Jed émet des sons si variés qu'on peut "s'attendre un jour ou l'autre à ce qu'il accède au langage articulé". Que faire en attendant la dispersion définitive de l'humain? Conserver ce qui peut l'être avec pragmatisme, aussi bien les villages typiques que les connaissances. Mais sans grande illusion, car que vaut vraiment "un breakfast limousin proposé à 23 euros par personne" dégusté par "une famille de Chinois"? Et un écrivain peut-il faire mieux, en définitive, que s'agripper à des détails, au gré de digressions wikipediaques et souvent incongrues, de la mouche à merde à la biographie-express de Frédéric Nihous en passant par les eaux minérales de Suède?
"Le monde comme juxtaposition". Dans cette perspective, la narration perd de son sens. Le romancier se fait volontiers peintre, pour "simplement rendre compte du monde". Autant dire que dans toute oeuvre qui ambitionne de dresser la carte du territoire, on retrouvera "cette monotonie écrasante", évocations répétitives d'instants, de lieux, de gens, où même les actions criminelles les plus retentissantes relèvent de la plus commune médiocrité, comme le déplore l'enquêteur. Houellebecq-écrivain joue partiellement le jeu de cette juxtaposition monotone en livrant le détail d'horaires de train, de marques de voiture, ou en faisant interagir des personnages pratiquement interchangeables (les deux artistes Houellebecq et Jed, les deux policiers Jasselin et Ferber) qui, malgré quelques nuances, tiennent un discours sur le fond identique, à la manière des clonés Daniel 24 et Daniel 25 dans La Possibilité d'une île. Quelques parallélismes pesants soulignent ces gémellités: "C'était un écrivain..." fit observer Ferber (...) Ce n'est pas incompatible, fit observer Jasselin". Du reste, Jed Martin connaît le succès en réalisant des séries, succession de photographies ou de tableaux répondant à un principe unique déclinable sans fin (les cartes Michelin, puis les "métiers", enfin les processus de dégradation). En somme, si la carte peut se révéler plus intéressante que le territoire (fil rouge de la première exposition de Jed), c'est seulement en faisant abstraction de la monotone réalité du territoire; carte intéressante, mais inopérante. A l'inverse, la carte qui se voudrait fidèle reflet du territoire sera, comme lui, plate, atone, pénible à déchiffrer _ et inutile. Les cartes Michelin, riches de promesses, sont finalement trompeuses, elles ne laissent guère apparaître les transformations profondes qui affectent le rapport de l'homme à l'espace, comme en témoigne la métamorphose de Châtelus-le-Marcheix, à la fin du roman. Quant aux tentatives de rationalisation sur le terrain, elles sont vouées à l'échec et au ridicule: dans le village que traverse Jasselin, on erre plaisamment entre "l'impasse Leibniz" et "le rond-point Emmanuel-Kant (...) qui ne conduisait à rien".
"(...) et puis voilà". Tout cela nous donne un roman très cohérent, souvent drôle, qui brasse de nombreux thèmes majeurs, mais dont on peut, à rebours des enthousiastes Inrockuptibles, mettre en doute la densité. L'ombre de Perec plane, nous disent les gens intelligents, et certes les indices ne manquent pas. Mais une ombre, fût-elle celle de Perec, fait-elle un livre? Pour ma part, je n'ai pas pu m'ôter de la tête que ce roman oscille entre peinture du réel et pitrerie gratuite, oscillation indéfinie comme l'est l'oscillation burlesque des policiers (pauvre "brigadier Bégaudeau"!) devant l'insoutenable cadavre de l'écrivain caninophile, oscillation qui, en dépit de toute l'habileté de la construction romanesque, ne permet guère d'aller très loin.
14 septembre 2010
A l'ombre des jeunes filles meurtries
Suicide Girls, d'Aymeric Patricot.
Autant le dire tout de suite, Suicide Girls est un livre malsain.
Il est question de fascinations macabres, d’amours délicieuses parce que sans issue, de roman familial foireux, de beautés glauques à souhait. En soi, rien de dramatique sans doute, un zeste de moralisme compassionnel ou une louche de complaisance permettrait de rassurer le lecteur : ah un roman pédagogique/ ah du voyeurisme cynique, tout va bien, j’ai bien affaire à de la littérature contemporaine.
Seulement voilà, Aymeric Patricot en a décidé autrement. Ni rentre-dedans obscène avec mini-succès de mini-scandale à la clé ni voix doucereuse pour arrondir les angles, mais une écriture au classicisme vénéneux, nette et cruellement sensible. L’entreprise est ambitieuse et sans pitié : descendre dans les bas-fonds de la conscience, scruter les entrailles des êtres les plus tangents, avec un souci d’exactitude peu commun, et, poussée jusqu’à un certain point _ un point sans cesse reculé _ l’envie de comprendre, voire de célébrer ce que tout individu dit équilibré fuit spontanément.
Au début on ne se méfie pas, on commence avec une voix familière, un trentenaire qui fait part d’un malaise raisonnable. Il ressasse la disparition suspecte d’un père rongé par ses contradictions, se dit parfois assailli par des images suicidaires, déplore sa relation compliquée avec la trop saine ( ?) Laurence, conscient de leur « parfaite inadéquation » _ relation tortueuse évoquée non sans subtilité et mélancolie sobre, à la manière d’un Benjamin Constant dans Adolphe. La structure du roman, fondée sur le principe de la double voix narrative, est toute aussi rassurante : une jeune femme, Manon, s’exprime parallèlement, évoquant sa sinistre trajectoire de fille trop désirée, meurtrie, violée, en guerre et en fuite. Cette seconde voix, plus juvénile, plus crue et moins réfléchie, complète parfaitement la première. On sait bien que ces deux solitaires sont appelés à se rencontrer un jour, pour le meilleur et pour le pire, l’angoissé et la cabossée, quelle belle idylle. D’ailleurs la 4° de couverture se fait fort de l’expliciter au cas où on serait étourdi, et de fait à la mi-roman, paf la rencontre. Bref, nous voilà en route pour du romantisme ténébreux, à coup sûr Eros va encore se ruer sur Thanatos, et réciproquement.
Sauf que le malaise s’insinue très vite. La poésie se mêle sans vergogne au sordide, les explications les plus lumineuses côtoient les aberrations, la vérité des êtres s’achète au prix fort. On n’oubliera pas, notamment, les scènes où tout ce qui peut être dit sur les noirceurs de la préadolescence _ instinct, prédation, grégarité _ est dit avec une clarté et un calme terrifiants. Mélange de sauvagerie spontanée et de rituel muet, parfaitement réglé, les agressions collégiennes montrent qu’il n’est pas besoin de se retrouver seuls sur l’île de Sa Majesté des mouches pour être inhumains. De l’ambiguïté de toutes les fameuses suicide girls, rien ne nous sera caché non plus. En apparence ballotées ou en attente d’un bien improbable sauvetage, beaucoup se révèlent autant amazones que victimes, artistes de leur propre déchéance. Se détruire requiert de la grâce. Les traumatisées rejouent à l’envi le traumatisme originel. Les cicatrices des poignets s’affichent, il y a de la volupté à se sentir partir, de la fierté à évoquer ses voyages de presque-non-retour. Et plus grave encore, le lecteur se surprend à suivre sans frémir la longue dérive des personnages. Car si tout est d’une rare violence (parfois à la frontière du burlesque, comme le week-end où Manon découvre que tout mâle désire automatiquement la posséder, jusqu’au petit garçon de quatre ans qui la harcèle et la pelote avec application!), tout est évoqué avec une grande sérénité, et les comportements égoïstes, convulsifs, incohérents, baignent dans une sorte de halo tiède, une agréable torpeur. Le narrateur éprouve de la honte au terme d’une relation désastreuse ? Ce sentiment deviendra « aussi délicieusement amer qu’un chocolat très pur ». Une jeune inconnue défenestrée s’étale sur le trottoir ? Il remarque « de beaux cheveux blonds en auréole ». De pauvres filles perdues témoignent de leurs errances ? « C’était une atmosphère douce, un lent acheminement vers la clarté… ». Il pourrait facilement devenir odieux, cet assoiffé de confidences lugubres, ou ridicule, comme lorsqu’il bénéficie des prestations d’une « performeuse » qui met en scène d’impeccables suicides féminins pour son plaisir, en esthète décadent vaguement cousin du Des Esseintes de Huysmans. Mais il restera un antihéros désarmant, dévoilant une tendresse non feinte, souriante, parfois admirative, pour ses « petites chéries de la déglingue ».
Car l’œuvre entière est animée par une quête qui dépasse le catalogue des pathologies. Les personnages se débattent au cœur de vies « froissées », où tout semble en perpétuel décalage: la pesanteur diffuse des exigences sociales, la perception de son propre corps, les zones d’ombre de toute psyché humaine, les mouvements d’empathie ou de terreur, le désir d’ « évaporation », autant de failles ou de distorsions que l’individu lambda ignore ou feint d’ignorer afin de mener la vie la plus normale possible, autant de failles ou de distorsions dont les familiers du grand vertige ont une conscience aigüe. Des crevasses s’ouvrirent sous leurs pieds, bien malgré eux, et désormais ils choisissent d’explorer le fond de ces crevasses, avec effroi et délectation. Tout cela implique « de petites hystéries localisées », la recherche d’un « dynamitage de la vie quotidienne », ou même le rêve amoureux de se côtoyer en « fantômes ». Personnages d’un roman d’apprentissage un tantinet pervers, les suicides girls et leur disciple (à moins qu’il ne soit leur Pygmalion) se voient volontiers comme « les sages écoliers de la mort ». L’apprentissage sera long, érotique et éprouvant, les zones d’ombre gagnant du terrain au fur et à mesure qu’on les découvre. La cartographie mentale ne cesse d’être mise à jour, d’autant que, pour accroître le trouble s’il en était besoin, Aymeric Patricot s’ingénie à faire glisser les réseaux d’images : dans son univers de « cauchemar merveilleux », la rédemption présente d’inquiétantes similarités avec la chute, toutes deux régulièrement représentées (classiquement, une fois encore) par des images de foudre, de feu ou d’eau. La belle Manon connaît ainsi une tendre extase, « grande marée chaude, dissolvant ce qu’elle touche », extase libératrice mais étrangement comparable à la première sensation de l’agression la plus violente, où elle fut « comme happée par la mer »…
Alors ? Alors on peut se détourner de ces frasques en se disant que non-vraiment-ce-n’est-pas-bien –du-tout-d’évoquer-de-tels-sujets-de-cette- façon-là, ou on peut comme le narrateur chercher l’éclair cathartique dans l’obscurité ; ou on peut encore considérer, comme la narratrice, « qu’il suffit de constater l’enchaînement des faits et de prendre les choses avec humour, ou fatalisme, ou poésie, ou même avec foi ». Mais dans tous les cas il sera bien difficile d’échapper au charme de ces phrases denses et honnêtes, délicates et douloureuses, qui donnent à penser loin au-delà des considérations commodes.
Et on conclura que décidément, Suicide Girls est un livre malsain.
Comme on aimerait en lire plus souvent.
Chronique initialement parue le 7 septembre sur le site sans cesse étoffé Chroniques de la rentrée littéraire.











