La littérature du sous-sol

06 avril 2017

Crépuscule du crépuscule

Souvent en cours nous évoquons le novlangue, cette géniale horreur imaginée par Orwell. Nous expliquons à quel point cette paupérisation concertée du vocabulaire constitue l'instrument privilégié des pires totalitarismes. Dis-moi quels maigres mots tu mets à la disposition de tous pour réfléchir, quelles combinaisons binaires tu imposes pour falsifier le réel, et je te dirai quelle immonde société tu es. Saloperies d'Etats qui interdisent les mille miroitements de la pensée pour mieux asservir ! On s'énerve un peu dans le vide, ça fait du bien. Peu ou prou les élèves arrivent à la conclusion que nous autres, merveilleux citoyens, sommes encore bien loin de ces structures étouffantes. Big Brother aura beau mettre des caméras partout, on pourra toujours, à la dérobée, lui dire fuck, puisque fuck fait partie du vocabulaire démocratique en usage. Tout au plus remarquons-nous que le novlangue pointe le bout de son nez malfaisant dans la pratique de la langue de bois politicienne, le lexique de certaines administrations et les assertions médiatiques figées. Mais rien de grave au fond. Le novlangue, c'est toujours chez les autres ; nous, ça va, plus indépendants d'esprit ça n'existe pas. On connaît plein de synonymes. On sait faire des phrases de dix mots. On n'est pas dupes des slogans publicitaires – on est même capables d'en inventer. Ainsi, parler du novlangue, c'est se rassurer ; détailler ses funestes conséquences provoque un léger frisson teinté de plaisir, le plaisir d'envisager la possibilité d'un ignoble futur auquel personne ne croit réellement.

 

C'est sans doute pour cette raison qu'on se soucie assez peu du vocabulaire. Officiellement c'est une priorité, chaque enseignant veille à expliquer les mots compliqués dans les textes étudiés et se targue d'accroître le lexique des élèves. Mais de quel vocabulaire parlons-nous ? Toujours le même, celui du français langue morte étrangère : un vocabulaire spécialisé, à mille lieues des mots qui permettent de dire le monde. Chaque année, c'est sûr, des milliers de mots passent entre les mains de nos jeunes - et la plupart leur glissent entre les doigts. Non parce que nos jeunes sont atrocement malhabiles, mais parce que ces mots sont pour la plupart sans enjeu scolaire. Il n'y aura pas nécessité d'y recourir dans les compositions de français, et il n'y aura pas d'interro de vocabulaire, ou alors : interro de vocabulaire d'analyse littéraire – la belle affaire! La mémoire qui s'encombre d'anacoluthe et de sizain aura d'autant plus de mal à se saisir durablement de subterfuge et de démystifier. Comprends-moi bien : je n'ai rien contre anacoluthe et sizain, qui sont ma foi de bien jolis mots dont il y a bien quelque chose à faire quand on s'intéresse à la chose littéraire. Mais bon sang ! qu'on s'assure d'abord de la bonne compréhension des honnêtes subterfuges et démystifier, et ensuite on pourra aller flirter avec cette coquine d'anacoluthe et ce fripon de sizain.

 

Et cette inversion des priorités, on en retrouve les séquelles des années plus tard, dans les études supérieures. Un exemple à grande échelle, qui vaut toutes les statistiques du monde ? Il y a quelques années, aux concours d'entrée en Grandes Ecoles de Commerce, les candidats, qui avaient planché toute l'année en philosophie et culture générale sur le thème La vérité, eurent droit au sujet suivant : Crépuscule de la vérité. Un beau sujet, ouvert, quoique déroutant à première lecture, ce qui n'est pas anormal pour un concours de haut niveau et portant sur une notion examinée sous toutes ses coutures une année durant. Quelle fut la réaction de nombre de candidats ? Les témoignages concordent : stupeur, rires nerveux, tempêtes crâniennes, et un bruissement dans les grandes salles que les surveillants eurent le plus grand mal à faire cesser par quelques vigoureux rappels au silence – un bruissement qui était une immense, une immense et spontanée et innocente et paniquée interrogation : « qu'est-ce que ça veut dire, crépuscule ? »

Certains savaient précisément, d'autres très vaguement, avec dans la bouche un désagréable arrière-goût de quitte ou double : crépuscule, c'est au petit matin ou à la fin du soir ? Selon la décision prise, le sujet change du tout au tout : s'interroger sur le surgissement de la vérité ou sur sa lumière déclinante, voilà qui n'est pas tout à fait la même chose. Dommage qu'on n'ait pas pu filmer en temps réel cette roulette russe cérébrale et collective... Quel puissant drame... Synapses en déroute, débandade à tous les étages, d'un seul coup des kilomètres d'échafaudages philosophiques s'effondraient sous la poussée d'un seul mot, crépuscule, mais ça veut dire quoi, déjà ? - un mot à la con qu'on a croisé des dizaines de fois, on s'en souvient ! en cours de français, sous la plume d'emmerdeurs dans le genre Baudelaire. Voyons... On l'a sur le bout de la novlangue... Ah qu'est-ce qu'ils auraient donné, les oublieux, pour revenir en arrière et entendre le sens explicité par l'enseignant ! Mais à l'époque, n'est-ce pas, on s'en foutait pas mal, de son sens, c'était juste un mot vieillot parmi d'autres mots vieillots. On pensait qu'il ne servirait à rien, jamais, il était là pour le décorum, le vétuste, le suranné crépuscule.

Alors on essaya de se raccrocher à ce qu'on connaissait. Les candidats, méthodiques au possible, décomposèrent le mot au brouillon, palpèrent les parties à défaut de pouvoir embrasser le tout : Crêpes – Us – Cule ? On étymologisa comme on pouvait, on tenta des rimes équivoques. Rien à faire, même tronçonné crépuscule demeurait mutique. Leur culture générale aurait-elle pu leur venir en aide? Ah oui, carrément ! Les références se bousculent – que ce soit Wagner, Nietzsche, les revues de sport ou de cinéma, mille moyens de savoir sans le moindre doute quand on a en tête Le crépuscule des dieux, ou Le crépuscule des idoles, ou un « western crépusculaire », « le crépuscule de l'équipe de France de football »... Toutes sortes d'occurrences, savantes ou populaires, qui permettaient de s'en sortir sans avoir besoin de cerner le sens premier, décontextualisé, de crépuscule. Encore faut-il connaître les références prestigieuses ou au minimum se remémorer les expressions vues et revues au moment opportun. Force est de constater que ce ne fut guère le cas... Pourquoi ? Parce que l'emploi de ce mot est systématiquement associé à un support écrit – fût-ce le journal L'Equipe – et l'écrit, c'est fini. On lit encore un peu, pas trop, et les mots ne restent pas. Une réplique de n'importe quelle série télévisée marquera toujours plus l'esprit qu'une quelconque lecture. Et les héros de séries télévisées parlent modérément du crépuscule. Le crépuscule, c'est pas leur truc. L'éducation nationale pourrait fort bien infléchir cette évolution en mettant le paquet sur l'acquisition du vocabulaire. Nombre d'enseignants le font, dans différentes classes - mais pas au lycée. Comme si un jeune de quinze ans arrivait chez nous avec tout le dictionnaire dans sa tête, affaire conclue. Et voilà comment à vingt ans, après avoir été trié sur le volet, après avoir trimé, bûcheronné, suer sang et eau en classes préparatoires où on passe son temps à s'exercer sur des épreuves de concours, on peut se retrouver le jour J à chialer intérieurement en chutant à s'en fracasser le cerveau sur une notion aussi vue et revue que crépuscule de.

L'histoire pourrait s'arrêter là. Elle continue, pourtant. Peu de temps après l'épreuve, des jeunes en grand nombre se rendirent sur le principal forum de discussion des candidats pour échanger leurs impressions, avec une tonalité quelque peu dépressive émanant de ceux qui avaient parié sur le mauvais cheval, ceux qui, ayant décrété la tranche horaire du crépuscule entre cinq et sept heures du matin, se savaient perdus. Mais plusieurs, loin de s'avouer vaincus, passèrent à la contre-attaque. Insatisfaits, refusant opiniâtrement l'idée de s'être enfoncés dans un contresens, ils allèrent après l'épreuve farfouiller dans des dictionnaires. Pas des petits dictionnaires communs qui sont tellement décevants avec leurs définitions nettes, non, des bons gros dictionnaires en plusieurs volumes, de ces ouvrages ou sites internet qui vous font palper l'épaisseur diachronique des mots. Et là, merveille ! Coup de théâtre salvateur ! Ils purent annoncer à tous les humiliés du crépuscule que ce stupide mot pouvait aussi bien désigner la lueur du soir que celle du matin. Parfaitement ! C'est tout à fait légal ! L'alibi imparable : Baudelaire a écrit un poème intitulé précisément « crépuscule du matin ». Yip yip yip hourra ! On s'en sort, et par la grande porte ! La culture poétique à notre rescousse !

Sauf que, c'est ballot, il se trouve que ce sens second, tout à fait marginal quand il s'agit d'évoquer un moment de la journée, est ni plus ni moins inexistant employé au sens figuré. On peut chercher partout, dépecer les textes du monde entier, retourner toutes les paroles de tous les parleurs, de Pindare à Guillaume Musso, de Grok le Néandertalien à Wendy gagnante de Koh Lanta, personne, absolument personne n'a pu, une seule fois dans sa vie, même ivre mort, même sous la torture, utiliser le mot crépuscule au sens figuré pour parler d'autre chose que d'un déclin inéluctable. Cette remarque de bon sens, cette pure constatation, les zélés avocats de leur propre copie n'en eurent pas la moindre intuition. Ce qui est pardonnable, quand il s'agit de tout faire pour ne pas s'ouvrir les veines tout de suite.

Mais le meilleur est pour la fin. Quelques mois après les concours parurent les rapports annuels. Je lus celui de la dissertation, pensant y trouver des sarcasmes odieux comme en alignent immanquablement les rapporteurs des jurys, qui aiment rappeler aux jeunes gens ambitieux qu'ils ne sont, à ce stade de leurs études, que de la crotte. J'y trouvai effectivement des remarques acerbes sur des fautes de rédaction, une mauvaise exploitation de l'allégorie de la caverne et autres habituelles remontrances. Mais sur l'énorme bévue concernant le sens de crépuscule présente au bas mot dans plusieurs centaines de copies : rien. Si ce n'est une allusion aux deux sens possibles, sens raccordables, assurait le joyeux rapporteur, grâce à d'habiles progressions philosophiques. Autrement dit : un agrégé, ayant la digne responsabilité de représenter l'ensemble des correcteurs (également tous agrégés), tolère tranquillement un emploi parfaitement erroné d'un mot, qui se trouve être au cœur du sujet proposé. Sinistre incompétence ? Non, simplement, en France, à l'heure actuelle, on s'en fout un peu, du sens des mots. Ce qui va captiver les correcteurs, c'est la méthode rigoureuse, l'aisance intellectuelle, la culture philosophique déployée. Les mots du sujet ? Ils sont là pour lancer l'opération. Et plus on les fera valser, les mots, plus on jouera avec leurs sens et connotations, plus la fête sera belle, quand bien même l'orchestre jouerait faux dès la première note. On joue donc avec les mots et ce faisant, on se joue du réel qui n'intéresse plus grand monde du côté de l'Education Nationale.

 

Le crépuscule, c'est si je veux. Le crépuscule quand j'en ai envie. Le crépuscule si ça m'arrange. La clarté vespérale pourquoi pas, mais je préfère le crépuscule matinal. C'est mon choix. Le crépuscule déclinant ok, mais seulement si je peux placer Kant et Hegel. Et la vérité ? … La quoi ? Vérité ? Vous êtes sérieux ? C'est fini depuis longtemps, ça, la vérité... L'important, c'est de raisonner, construire sa réflexion avec les moyens du bord. Et c'est comme ça qu'une nouvelle sorte de novlangue croît et gagne en force, au sein même des établissements censés promouvoir l'exactitude et la richesse du vocabulaire, une novlangue qui appauvrit nos pensées non pas en réduisant seulement le nombre de mots à disposition, mais, perversion ultime, en laissant entendre que chaque mot pourra un jour signifier ce que bon nous semble, selon le contexte, le besoin ou l'humeur – pour atteindre son point de perfection : un mot malléable à merci, sans signification précise autre que celle de l'instant.

Pour contrer cette tendance, il faudrait au moins en prendre conscience. Il suffira d'ouvrir n'importe quel manuel de français de classes de seconde ou de première pour voir à quel point ça passionne nos experts. Entre les lignes de ces tristes bouquins qui dégueulent leurs éternels encarts de lexiques spécialisés, on pourra lire ad nauseam le gigantesque à quoi bon ? que se répète l'Institution dans sa froide indifférence. Le crépuscule, lui, s'estompe doucement, en attendant de disparaître dans les ténèbres d'une longue nuit.

 

 

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06 mars 2017

Le champ lexical, sa vie, son oeuvre

 

    Pour bien saisir ce qu'est l'enseignement du français en France, prenons un élément tangible: observons de près une phrase extraite d’une copie de baccalauréat. Oh, pas une de ces perles dont on ricane bêtement parfois en salle des profs – il faut bien se détendre – et dont chaque année sites bas de gamme et éditions racoleuses font leur miel. Ces formules tellement extravagantes, ces calembours tellement involontaires, ces énormités si énormes qu’elles en deviennent poétiques et que l’on pourrait les croire inauthentiques (de fait, beaucoup de ces perles sont inventées pour l’occasion, et tout le monde est prié de croire qu’elles sont authentiques, cela fait partie du jeu éditorial).

    Pas une phrase particulièrement drôle ou choquante d’inculture, disais-je. Rien de spectaculaire. Mais justement, voyons plutôt une phrase étonnamment banale, une de ces phrases dont on rencontre l’équivalent vingt ou trente fois dans une copie. Cette phrase, au demeurant à l’orthographe irréprochable, la voici : « On trouve un registre tragique où le champ lexical de la violence et de l’horreur y prône ». Ne nous gaussons pas. Ne nous gaussons pas, d’abord parce qu’il n’y a pas lieu d’amuser la galerie avec de si plats barbarismes, ensuite et surtout parce que voilà bien le fruit de notre travail, notre œuvre ultime, notre enfant triste et déformé. Oui, voilà à quoi nous permettons à nos élèves d’accéder, au terme de onze années d’apprentissage raisonné de la langue française, son vocabulaire, ses inflexions, la pensée qu’elle soutient. Onze années, recompte avec moi: cinq en primaire, quatre au collège, deux au lycée, avec en prime la préparation soutenue et minutieuse de l’épreuve anticipée la dernière année. Majestueuse pyramide du temps scolaire qui dresse fièrement vers les cieux sa pointe effilée : « on trouve un registre tragique où le champ lexical de la violence et de l’horreur y prône ».

    Ah ! Il en aura fallu, du temps et des fatigues tout au long de ces années, et des lectures, et des exposés, et des exercices à la maison, et des groupes de soutien de toutes sortes, pour finalement atteindre le point culminant. Ce n’est qu’au terme d’une harassante ascension où il fallut défier mille gouffres et dormir dans le froid glacial sous une toile rêche, que le jeune et vaillant alpiniste va pouvoir planter l'étendard tout en haut, par delà les nuages, dans les neiges éternelles. Et sur cet étendard, il a inscrit en lettres d’or, comme résumant l’entièreté de ses fols efforts et de ses peurs vaincues : « on trouve un registre tragique où le champ lexical de la violence et de l’horreur y prône ». Il peut redescendre dans la plaine, l’exploit accompli – désormais, le français c’est fini, il faudra juste rédiger encore en philo, en histoire, peut-être un peu ailleurs, et plus tard à la fac – mais rien de bien difficile. Et de toute façon, que pourrait craindre désormais un tel conquérant des sommets ?

    On peut passer outre, bien sûr, et c’est d’ailleurs ce qui se passe lors des corrections. Au pire, cette phrase sera soulignée d’un trait ondulé, une petite vague discrète, une ligne flottante, signe d’une désapprobation modérée ; un correcteur plus loquace indiquera « mal. » dans la marge, mal. comme « mal dit » ou « maladroit » ou « malade, ça me rend malade de lire des trucs pareils » ; un correcteur plus colérique, un de ces collègues au bord de la rupture nerveuse, ajoutera un point d’exclamation en rouge, bien que cela nous soit fortement déconseillé par les hautes instances, car c’est un signe d’emportement et l’emportement est père de toutes les violences et de toutes les injustices, et on ne voudrait pas qu’elles y prônent, n’est-ce pas ? Et à quoi bon s’emporter de toute façon? Ce n’est qu’une balourdise parmi tant d’autres. De plus, on comprend parfaitement ce que le candidat a voulu exprimer dans sa phrase et c’est bien ça le plus important, hein ? On dira que sa plume a fourché, qu’un mot s’est bêtement substitué à un autre, ce qui peut arriver à tout le monde : Prône, prime, trône, règne, du pareil au même, de mot en mot, par associations d’idées et par rapprochements sonores on peut suivre la piste, remonter aisément à la source d’une pensée claire comme de l’eau de roche, saisir l’idée à peu près juste derrière le mot impropre, l’emploi malheureux. Et c’est ainsi qu’on s’habitue à décoder instantanément les copies d’élèves, c’est ainsi qu’au bout de quelques années plus rien ne peut surprendre, on pense avoir fait le tour des formulations inadéquates, même si, il faut bien l’admettre, certains chenapans parviennent encore à renouveler le stock des aberrations verbales. Si tu lis « la condition de la femme est scandalisée dans ces quatre textes » ou « Victor Hugo souille l’âme de Fantine » (ce cochon), pas de panique, tu comprends bien sûr que les rédacteurs juvéniles ont voulu dire « ces quatre textes abordent le scandale de la condition féminine » et « Victor Hugo évoque l’âme souillée de Fantine ». Une petite manipulation mentale et hop, le tour est joué : la vérité, ou du moins l’idée, est rétablie. On doit pouvoir s’y habituer, à ces phrases. Puisqu’on s’habitue à tout. Et que sur un paquet entier, on en verra plus de deux cents du même gabarit.

    Mais revenons à notre phrase, et pressons cette éponge puante pour en recueillir toute l’exquise sanie. Car ce n’est pas une simple phrase égarée dans une copie, je le redis. Ce On trouve un registre tragique où le champ lexical de la violence et de l’horreur y prône nous regarde tranquillement droit dans les yeux, il nous nargue, toi et moi, il grimace hilare et obscène, il se fout ouvertement de notre pauvre gueule, et il nous chuchote dans le creux de l’oreille, vingt ou trente fois par copie : « voyez, chers accoucheurs, quel bel enfant vous avez su extraire des entrailles de vos élèves! ». Et On trouve un registre tragique où le champ lexical de la violence et de l’horreur y prône s’étire langoureusement tout au long de la page, exhibant ses difformités, les yeux mi-clos, poussant de petits gémissements avec un sourire de catin.

    De lassitude nos yeux finissent par glisser sur les mots, mais jamais nous ne devrions nous y faire. Se faire hara-kiri ou pleurer, à défaut d’être bien utile, serait déjà une attitude plus digne. Pleurer, non pas seulement parce que l’auguste langue françouaise se voit malmenée de si outrageante manière, mais plus encore parce que ce mauvais traitement n’est en aucun cas le fruit d’une paresse, d’une coupable négligence, ou le geste d’une insolence adolescente. C’est, hélas, tout le contraire : On trouve un registre tragique où le champ lexical de la violence et de l’horreur y prône est un avorton qui sue de tous ses pores l’application, le travail consciencieux au brouillon, le mot longuement pesé. Pas de crime grammatical et lexical prémédité. Une bonne volonté désarmante, l’envie manifeste de répondre aux exigences de l’exercice proposé.

    Il faut bien se la répéter, cette phrase, il faut la faire tourner longuement dans sa bouche pour en savourer toute l’incroyable fadeur... Mais enfin, ne voit-on pas tout ce qu’il y a de contraint, courbé, monstrueusement tordu dans ce bref alignement de mots? Ne voit-on pas les folles contorsions de l’esprit que recèle ce On trouve un registre tragique où le champ lexical de la violence et de l’horreur y prône ? Que de ratatinages de la pensée, que d’affreuses boutures, que de dingues dressages ininterrompus il aura fallu pour en arriver là ? Ce mélange contre-nature de maladresse enfantine et de technicité infra-universitaire…

    Allons, puisque nous aimons l’explication de texte, expliquons. Déjà ce merveilleux on, tout le monde et personne, anonymat froussard qui se voudrait gage d’objectivité, résidu d’un positivisme empaillé, on, le lecteur, le prof, l’auteur, le ministre, les parents, et même moi l’élève - si vraiment vous y tenez. Puis le verbe trouve, qui nous plongerait dans les abîmes de l’heuristique s’il ne s’agissait pas là d’une pauvre cheville, le verbe trouve, le premier verbe qu’on trouve quand on ne sait plus quoi chercher. On trouve, donc, des registres dans un texte comme on trouverait des champignons dans un bois. Y a qu’à se baisser, les registres ça pousse bien dans les textes moussus du baccalauréat, des gros registres, des petits, des savoureux - parfois, gaffe ! des vénéneux. Le registre est, comme de juste, tragique – le fait est qu’on n’a pas souvent l’occasion de se marrer avec la littérature, cette interminable production de textes émanant d’asociaux maniaco-dépressifs. Mais voilà que le registre tragique qu’on a trouvé dans le texte devient lui-même un lieu, un endroit fouiller pour trouver d’autres merveilles plus petites, comme par exemple, je te le donne en mille : un champ lexical .

    Forcément. Toujours dans les bons coups, le champ lexical. Ah le champ lexical, en voilà un végétal qui est vivace, persistant au possible ! Essaye donc de couper du champ lexical, de flétrir les germes à grand renfort de désherbant, il repousse dru aussitôt dans le paragraphe d’à côté. Même quand toute la terminologie méta-littéraire sera passée à la broyeuse, le champ lexical, lui, sera encore là, à nous dire merde. Le champ lexical arrive donc au secours du registre, et c’est heureux, car ces saloperies de registres ne sont jamais très nets : leurs racines s’étendent souterraines va savoir où, se perdent en d’innombrables ramifications obscures, et on ne sait jamais trop comment les cuisiner. Alors que le champ lexical, lui, se cueille sans faire d’histoire et demande peu d’entretien : c’est juste quelques mots qui vont ensemble, qui se donnent la main pour dire (à peu près) la même chose, des fois qu’un mot tout seul n’aurait pas la voix assez forte pour se faire entendre du lecteur, ce con. En l’occurrence, nous sommes manifestement en présence d’un champ lexical exotique, provenant d’une forêt luxuriante, un champ lexical en tout cas plus touffu que la moyenne, un champ lexical arborant fièrement aussi bien l’horreur que la violence. Deux en un. Un champ lexical d’une richesse incomparable – en réalité parce que dans le texte étudié il n’y a qu’un ou deux mots qui renvoient à l’horreur, et pas mieux pour la violence. Alors, plutôt que de les considérer à part, comme deux hameaux désertés faméliques, autant les joindre dans la même commune, ça ne fera pas un bourg d’importance, mais au moins un village avec poste et boulangerie ? Que l’horreur et la violence ne vivent pas dans le même coin importe peu : le champ lexical permet bien des simplifications administratives, excellentes pour le vivre-ensemble des mots les plus divers. Et voilà comment les beaux exercices de français permettent d’accroître la confusion des jeunes générations, comment on en arrive à dire et penser que violence et horreur, c’est du pareil au même, kif kif bourricot, la même essence maléfique – puisque, c’est entendu, personne n’aime positivement subir violence et horreur.

    Dirons-nous un mot du modeste y qui se glisse malicieusement dans la phrase ? On serait tenté de l’abandonner à son sort, tant tout sonne faux de toute façon. Rappelons toutefois que son emploi constitue ici une véritable faute de syntaxe, et même redoublée, puisque ce sympathique y ne convient pas au verbe prôner pas plus qu’il n’est autorisé après l’emploi du pronom relatif de lieu où. Le signalerons-nous à l’élève fautif si nous en avons l’occasion ? Si tu veux, mais sans espoir d’être compris. Car l’y est devenu le pique-assiette qui fait rire la tablée et qu’on n’ose plus chasser. Ou les roulettes qu’on a ajoutées à son vélo de course tant on craint la chute.

    Et prône, donc, qui clôt la phrase avec un certain panache, le verbe (un peu) rare qu’il faut absolument placer à un moment ou à un autre, même si on ne sait plus trop à quoi diable il peut bien servir, à quelle occasion, dans quelles circonstances et qu’est-ce que ça veut dire, au fait ? Mais là encore, ne nous gaussons pas trop vite, car le mal vient de plus loin. Un champ lexical ne prône rien, c’est entendu, mais qu’est-ce que ce satané champ lexical peut faire, dans la vie ? Je te le demande. Essaye donc d’écrire une phrase simple, naturelle – je ne dis pas élégante ou charmante, ça c’est foutu d’avance – en ayant comme obligation d’y faire figurer registre, champ lexical, ou allitération, ou métonymie, ou situation énonciative. Ce n’est pas tout à fait impossible. La preuve : nous y arrivons, et les « bons » élèves aussi. C’est vraiment ça, la preuve ? Une petite minorité y parvient, des gens spécialistes de la chose, pour ainsi dire prédestinés, et tous devraient s’acquitter de la tâche avec la même facilité ? … Ne voit-on pas la maldonne éducative ? Le bourrage de crâne débilitant ? Et pour en faire sortir quoi ? Un embryon mort-né de discours littéreux, plus glaireux que littéraire ? L’accouchement sanglant, la grosse tête toute molle sortie au forceps – et sans péridurale ?

    Les familles savent-elles ce qu’écrivent leurs enfants dans leurs copies de bac ? Non, bien sûr, et heureusement. Car si elles savaient combien de On trouve un registre tragique où le champ lexical de la violence et de l’horreur y prône pullulent,elles comprendraient où on l’emmène, leur frêle progéniture, à quel abattoir on la conduit en sifflotant, elles verraient l’ampleur des dégâts, la perversité du traquenard… Et alors grande serait la colère du peuple, une colère froide, irrépressible. Pour le coup, des tribuns surexcités prôneraient la mise à sac de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un centre d’examen… Alors là, oui, violence et horreur uniraient leurs ténébreuses forces… Il y aurait des émeutes meurtrières partout devant les grilles des lycées, des rectorats crameraient par dizaines, des enseignants seraient sauvagement pendus avec les câbles de connexion des salles informatiques et on verrait des têtes de concepteurs de sujets passer au bout d’une pique… Le champ lexical de la terreur révolutionnaire se répandrait comme feu de poudre dans les colonnes des journaux les plus centristes...

    Mais je m’emballe encore, je m’égare. N’ayons crainte, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles… En vrai, le bon peuple se contrefout de savoir si ce qu’on apprend à sa marmaille a le moindre sens. Le bon peuple est vigilant en primaire, surveille encore un peu au collège, renonce au lycée – à coups de jargon incompréhensible et d’autonomie des élèves, on a réussi à semer tous les parents de France et de Navarre. Le bon peuple, tout ce qu’il veut, tout ce qu’il attend des années lycée, c’est que la progéniture décroche le bac, le précieux sésame comme disent les couillons des médias, jamais en retard d’une formule d’abord creuse et désormais absurde, puisque le bac n’est ni sésame ni précieux. Le bon peuple, tout ce qu’il voulait, c’est que le gosse récolte des notes acceptables, et maintenant que c’est fait, le bon peuple se concentre sur les études post-bac, là où les choses sérieuses vont enfin commencer, les inscriptions à l’arrache et la quête de la chambre universitaire - et il a bien raison, car ce n’est pas une mince affaire. Les cours de français ? Prestement entassés dans les sacs poubelle. Les bouquins de littérature qu’on peut revendre, on les revend – les autres, c’est à dire beaucoup puisque plus personne n’a envie d’en acheter, on les balancera plus tard. Et la jeunesse s’empresse d’oublier toutes ces saloperies méta-littéraires qu’elle a dû déployer pendant des années – à part le champ lexical, ce trompe-la-mort qui toujours repoussera.

    Oui, génération après génération, la jeunesse effacera de sa mémoire tous ces échafaudages de raisonnements et de terminologie – tout au plus se souviendra-t-elle, quand elle aura à son tour des enfants soumis à l’Education Nationale, qu’un jour on s’appliqua à lui apprendre une langue étrange, sans équivalent, une langue sans poésie ni émotion, une langue aux articulations rigides, peu maniable et ne désignant jamais rien de consistant, une langue répulsive qu’il lui fallut pourtant écrire et qu’on lui demanda même de parler, le temps de quelques cours et d’une brève épreuve d’examen : le français langue morte étrangère.

 

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04 mars 2017

Citadelle de feu

Djibouti, Pierre Deram, Editions Buchet Chastel

 

Le Djibouti de Pierre Deram, c'est un « superbe et terrifiant pays », ville des confins, « citadelle de feu » où tous les contraires semblent s'être donnés rendez-vous : origine et bout du monde, lieu de perdition et de révélation, sécheresse absolue et pluie soudainement diluvienne, ville de grande solitude et d'empathie désespérée. Là-bas, c'est tous les jours l'apocalypse, à tous les sens du terme : la catastrophe est imminente et les mortels se dévoilent dans toute leur fragilité. Ce ne sera donc ni un récit de voyage pour lecteur en manque d'exotisme, ni un hommage à un pays fascinant – même si certaines pages lyriques rappellent le jeune Camus de Noces quand il s'agit d'évoquer l'incandescence d'une terre livrée au soleil.

Ce qui passionne l'auteur, ce qu'il va fouiller au long de six brefs et denses chapitres, c'est la mélancolie lancinante qui habite les déclassés de cette ville de légionnaires et de prostituées. En suivant l'ultime déambulation nocturne de Markus, lieutenant sur le départ, et les souvenirs épars de ses compagnons d'infortune, on croisera des ivrognes, des bagarreurs, des amantes boudeuses, mais aussi et surtout des âmes perdues, conscientes de frôler l'abîme, nostalgiques d'un Eden imaginaire, d'une enfance rêvée, en quête d'une fraternité douloureuse. Derrière les garçons rustres qui surjouent la virilité se dissimulent des « princes déracinés errant sans royaume à travers le monde ». Là où l'on croyait voir des brutes, on découvre les frères spirituels des Conquistadors d'Eric Vuillard. Entre deux sommeils enivrés, entre deux fornications brutales, tendres et tristes, les légionnaires de Djibouti se mettent à parler comme des livres des temps anciens, s'interrogent gravement sur le sens de leur déréliction, sur « ce long et douloureux chaos » qu'est l'histoire de l'univers.

Pierre Deram a ainsi plus d'une corde à son arc, et il le montre – parfois de manière ostentatoire, comme lorsqu'il concentre six mois de souvenirs dans une phrase de quarante lignes, sorte de phrase totale dont la beauté est altérée par l'artifice de l'exercice de style. Ce qui restera plus sûrement gravé dans la mémoire du lecteur, ce sont les innombrables fulgurances poétiques qui transfigurent le quotidien le plus sordide, prenant au sérieux le principe baudelairien le beau est toujours bizarre : « Des mouches en grand nombre avaient tressé autour de leurs têtes des couronnes bleues et vertes, des auréoles lugubres ». De même, des scènes troublantes jalonnent le récit, au premier abord anodines mais dont l'intensité tragique se précise peu à peu. Des scènes aussi étonnantes et burlesques que peut l'être l'enterrement sous la pluie battante du petit Snoopy, le chien tué par un serpent, ou crispantes comme le long combat à coups de têtes de deux malheureux aux yeux bandés, sinistre « jeu » de soirée où affleure la pulsion de mort. Ces fragments de vie dérisoires acquièrent sous la plume de Pierre Deram une solennité et une humanité d'une rare puissance.

 

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08 novembre 2016

Exils

Poughkeepsie Bridge, Hudson Valley, Hudson River, Passerelle pour Piétons, Berge, Ombre, Destination de voyage, Soleil (Temps ensoleillé), Jour,

 

Ombres sur l'Hudson, Isaac Bashevis Singer

 

New-York, ville d'accueil pour des milliers de juifs fuyant la montée du nazisme durant les années 30, ville de la deuxième chance pour ceux qui perdirent tout en Europe de l'Est. Singer fut l'un de ceux-là. Mais ce n'est pas la possibilité d'un élan nouveau qu'il dépeint dans Ombres sur l'Hudson, roman foisonnant publié dans un premier temps par épisodes en 1957, entièrement rédigé en yiddish, « la langue des martyrs et des saints, des rêveurs et des kabbalistes (…), la langue sage et humble de nous tous, la langue de l'humanité effrayée et pleine d'espoir », dira-t-il en recevant le prix Nobel de Littérature en 1978. Non, ce qu'il choisit de dépeindre, c'est l'agitation stérile d'une douzaine de personnages principaux au lendemain de la deuxième guerre mondiale, chacun incarnant une modalité de déréliction ou de déchéance.

Il y a ceux qui ont su faire fortune mais qui ne savent pas quoi en faire, écrasés par la honte de vivre dans une opulence sans joie alors que tant de parents ont été réduits en cendres, au point d'imaginer qu ' « on a assassiné les bons » et que tout survivant est douteux. Il y a ceux qui traînent leur désenchantement, à l'instar de Grein qui malgré son érudition et sa séduction se perçoit comme « un vieux cheval épuisé qui dort debout ». Ceux qui, artistes reconnus en Europe, renoncent à repartir de rien dans une monde moderne qui leur apparaît clinquant et plat, « à deux dimensions ». Ceux dont la foi vacille, ceux qui voient dans leur histoire entière « un vaste pogrom » dont se moque le Créateur, ceux dont le doute les amène à comparer Dieu à un « Hitler cosmique ». Ceux qui s'agrippent désespérément aux vieilles traditions des communautés juives dont ne veulent plus entendre parler les jeunes générations au contact de la matérialiste Amérique : « Ils avaient résisté à l'idolâtrie pendant trois mille ans et voilà que d'un seul coup ils devenaient des producteurs en vue à Hollywood, des directeurs de journaux connus, des dirigeants communistes radicaux ».

Mais impossible de fuir cette cité de l'enlisement, ce « tohu-bohu », ce « cloaque » protéiforme qui tantôt raconte « une histoire lumineuse, écrite à coups d'éclairage sur des rivières, des lacs, des bateaux », tantôt se laisse engloutir par la neige hivernale, comme « un vestige d'une civilisation déjà à moitié disparue ». Car New-York est surtout la ville de la facilité, « bâtie sur le principe de la récompense immédiate », ville des illusions et de la vénalité, où tout est objet de transactions, y compris la mort : « A New York on peut louer tout ce qu'on veut. Même quelqu'un pour observer les Sept Jours de deuil à votre place ». Les échappatoires seront des leurres, les incessants croisements amoureux révélant davantage l'inconstance des cœurs que leur vitalité. Une suite de chapitres à la fois hilarants et mélancoliques met en scène la fugue des amants scandaleux Grein et Anna en Floride, à Miami, nouvel Eden couvert d'oranges, liberté ensoleillée en dehors de toute convention. Mais passée la première euphorie, ils n'y trouveront que vulgarité et mesquinerie – et leur solitude fondamentale. Retour au point de départ.

L'auteur du Magicien de Lublin, conteur hors-pair fidèle à la ligne claire de ses récits et soucieux de donner la parole à tous les possibles de l'humain, suit avec attentionces consciences égarées, ombres dostoïevskiennes sur le mode mineur, suffisamment lucides pour ne rien ignorer de leur propre inadaptation à la vie, pas assez volontaires pour se dépêtrer de leurs contradictions que la bouillonnante New York exacerbe. On finit par se remarier sans amour, donner naissance à un fils inespéré – mais il sera attardé mental -, ou abdiquer sa judaïté, ou au contraire opter pour un retour rigoriste aux pratiques religieuses, non par élan mystique, mais pour « museler la bête humaine ». Idéal amer, sur la défensive – le seul qu'autorise la ville-monde dans un monde que ne reconnaissent plus les inconsolables déracinés.

 

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18 février 2015

La grande peur des parvenus

Le Bal au Kremlin de Malaparte

 

 alt=Description de cette image, également commentée ci-après

Malaparte n'a jamais caché sa fascination pour les époques de transition, lorsqu'une nouvelle culture prend son envol dans les décombres de la précédente. Durant son séjour à Moscou en 1929, il pense logiquement être comblé : il va côtoyer des héros de la révolution d'octobre, des poètes prolétariens, s'imprégner de « puritanisme marxiste », découvrir une « anti-Europe » âpre et volontariste, fière de renier tout héritage. La déception sera à la hauteur de l'attente. Fréquentant les salons des ambassades et des hauts fonctionnaires, il n'y trouve que le désir forcené de singer les salons parisiens. Cette « aristocratie communiste », constituée non de héros mais d' « aventuriers » opportunistes, s'incline devant les  valeurs les plus bourgeoises – beauté, prestige, ambition personnelle. Dans la bouche de ce petit monde mesquin, vulgaire et cynique, les idéaux révolutionnaires ne sont mentionnés qu'avec ironie.

Chroniqueur impitoyable, Malaparte décèle derrière ces sourires hautains et satisfaits une gigantesque terreur – Staline manœuvre à l'arrière-plan, Kamenev est arrêté, et si tous feignent l'indifférence, tous savent au fond d'eux-mêmes qu'ils seront aussi rayés de la carte. C'est pourquoi ces dominants du moment ne sont finalement guère différents des derniers nobles du tsarisme qui viennent vendre pour quelques roubles leurs richesses intimes – un fauteuil doré, une culotte en dentelle – sur le Smolenski boulevard. Les uns s'enivrent de puissance éphémère alors que les autres sont irrémédiablement déchus et humiliés, mais tous sont écrasés par la « fatalité », condamnés à grimacer pour jouer un rôle qui ne leur correspond plus ou qui apparaît trop grand pour eux. Les portraits remplis de cruauté et de compassion se succèdent : la Semionova, danseuse adulée et solitaire, qui sourit dans le vide « comme si son sourire s'adressait à des fantômes », le vieux prince Lvov au manteau élimé et aux sautes d'humeur qui oscillent entre ridicule et orgueil, Lounatcharski, commissaire du peuple pour l'instruction publique, profondément affecté par le suicide de son protégé Maïakovski mais qui doit feindre la colère méprisante à l'égard du grand poète mort en présence de deux pseudos-écrivains – authentiques fanatiques du régime – parce que le suicide est un acte de sabotage politique...

Ce Bal au Kremlin est présenté dans la préface comme « un roman au sens proustien » qui se soucie du « corps social » plus que d'individualités – et de fait les réflexions sur la religion ou l'homme slave abondent. Il s'agit cependant de vues partielles au sein d'une œuvre inachevée, chroniques commencées au lendemain de la deuxième guerre mondiale mais peu à peu éclipsées par la rédaction de La Peau. Une œuvre inachevée donc, avec tout ce que cela implique de formules parfois énigmatiques (à quoi il faut ajouter, hélas, quelques coquilles dans la présente édition), de redites, d'alternances de longs développements et de propos à peine amorcés. Le lecteur pourra également s'agacer de la façon dont Malaparte se donne presque systématiquement le beau rôle dans les dialogues et de la façon dont il traficote parfois la chronologie pour se rendre témoin de ce qu'il n'a pas vu, alors même qu'il nous avertit dans les premières lignes que « tout est authentique ».

On n'en retrouve pas moins toute la force et la subtilité de l'auteur de Kaputt, qui excelle à faire jaillir une poésie tout à tour mélancolique et lugubre de ces galeries  de parvenus tremblants, de « ces visages de poulpes, humides et mous », de ce « pays étrange, le pays où la mort n'existe pas » officiellement. Au gré des errances, le ciel printanier de Moscou se métamorphose en verte prairie, prend des allures fantastiques d'un Chagall. Sous la plume de Malaparte, la réalité la plus sèche devient vacillante, à l'image de l'intrigant Karakhan, beau et mystérieux comme le diable, dont la couleur des yeux est « incertaine, tantôt gris, tantôt très sombres ». Autant d'incertitudes qui nimbent d'une douce amertume toutes ces silhouettes spectrales.

 

 

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21 octobre 2014

Tristesse sauvage

Selby

Last exit to Brooklyn Hubert Selby

 

« Rendre visible ce qui est invisible aux autres », belle ambition – parfois inconfortable. Lorsqu'en 1964 Selby rend visible une certaine réalité de Brooklyn, le succès public n'a d'égal que la stupeuret l'indignation des honnêtes gens. On retient généralement le procès pour obscénité, le parfum de scandale lié à tous les détails pornographiques. Mais le malaise – et la force – qui émane des six récits implacables a des racines plus profondes : c'est l'art de dire tout le réel à hauteur égale, avec une précision maniaque, qu'il s'agisse d'une longue journée d'ennui à boire de la bière ou du tabassage à mort d'un homme à la dérive qui prend des allures de crucifixion. Ce qui serait horreur paroxystique ailleurs entre ici dans l'alignement des faits et gestes ordinaires. Dans le Brooklyn de Selby, un groupe de femmes assises sur un banc ricanent en voyant un bébé en équilibre sur un rebord de fenêtre du quatrième étage, le vieil Abe de retour d'une épuisante nuit de fornication à l'extérieur veut dormir et cogne sa femme parce qu'elle l'importune en réclamant sa « petite ration de cul », des enfants frustrés plantent un vieux manche à balai dans le sexe de Tralala, la prostituée laissée inconsciente dans un terrain vague après une longue tournante.

Brooklyn, c'est le règne de l'indistinct. Certains personnages, que l'on retrouve d'un récit à l'autre, sont totalement interchangeables, lissés par une même culture de l'opportunisme à courte vue. Aussi ne trouve-t-on pas de véritable topographie : il y a bien des lieux dits, des carrefours humains - « chez le Grec » notamment -, mais rien qui permettrait de situer les personnages dans un cadre. C'est que justement il n'y a pas de cadre, pas de frontières définies, comme s'il n'y avait pas d'autres quartiers, pas d'autres villes, juste une succession morne et infinie d'avenues, de bars et d'entrepôts. On peut échouer à Brooklyn, comme ces marins en permission qui tombent dans des traquenards, mais on ne s'évade pas de Brooklyn, on ne rêve même pas de s'en évader. Georgette le travesti n'a d'autre idéal que d'être la « tante » préférée de Vinnie la petite frappe méprisante, Tralala sera incapable de saisir la perche tendue par l'officier amoureux qui aurait pu être le prince rédempteur : au lieu de le suivre loin des miasmes de sa jeunesse, elle enrage en s'apercevant que la lettre d'amour n'est accompagnée d'aucun dollar et retourne aussitôt faire ce qu'elle a toujours su faire, plaçant sa triste vanité dans l'efficacité de ses seins somptueux, sans voir l'avancée de sa décrépitude. Dans ce monde d'aliénation, tout se joue au coeur de minuscules périmètres, sur de micro-territoires où seuls les rapports de force fluctuants et souvent illusoires déterminent les maîtres. Harry dans son bureau syndical se croit responsable de la grève alors que personne ne le remarque, Georgette connaît un bref instant de gloire et de grâce en lisant des poèmes au milieu de ses « amies » et de quelques ivrognes impressionnés – avant qu'ils ne jettent leur dévolu bestial sur une autre. A cet espace urbain à la fois fragmenté et resserré répond un temps figé, un éternel sur-place comparable à un « python » qui étouffe les rares aspirations.

Alors, Last exit to Brooklyn, livre de la pure désespérance ? Ce serait faire abstraction d'une écriture énergique, âpre, bâtarde, une langue unique qui n'est autre que celle du New-York populaire, nous dit Selby, une langue composite qui ne se contente pas de l'argot du milieu du siècle mais autorise « toutes sortes de combinaisons farfelues ». Et Selby ose tout, les dialogues qui se chevauchent, les lettres capitales quand les personnages crient, les imprévisibles trouées oniriques, les brusques plongées dans les consciences et leurs tout aussi brusques mises à distance, les cassures de rythme qui s'associent aux ressassements pour créer un flot verbal hypnotique. C'est là, sans doute, que s'est réfugiée la tenace rage de vivre des quartiers perdus de New York.

 

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30 août 2014

Que devient Marco depuis 3 ans?

   

Bah, rien de spécial, ça va pas mal, merci.

Quelques détails?  - En vrac, en résumé et en restant dans le plus ou moins littéraire:

L'aventure Scryf: plus brève que prévu, intense, de belles rencontres comme on dit, du collectif bouillonnant, des lectures étonnantes, des centaines (ou milliers, je n'ai pas compté) d'heures de joyeux investissement, une issue prévisible, la confirmation qu'il y a de la qualité au pays des "amateurs" et que cette qualité peine à se rendre visible.

Dans la rubrique vie et mort des blogs, la brusque disparition de Wrath l'insatiable récriminante et le silence parfait qui s'ensuit, comme si elle n'avait jamais existé.

Depuis un an, une douzaine de critiques pour le magazine "Transfuge" - je ne me lasse pas de son sous-titre-injonction: "Choisissez le camp de la culture". Singer, Selby Jr, Malaparte, Dostoïevski, Simone Weil, Mauriac, Bellow, Toibin, Isabel Ascensio, Philippe Bordas, Joanna Bator, d'excellentes fréquentations comme on le voit, quelques retrouvailles et pas mal de découvertes, d'autres à venir cette année... Ces critiques apparaitront sur ce blog, à un an de distance des publications de Transfuge (délai totalement subjectif, qui me semble correct).

La participation à une revue culturelle, EnKre. Ne cherchez pas dans les kiosques: ça se joue en interne, dans un sympathique lycée peuplé de sympathiques jeunes, et ma foi au pays des jeunes il y a des créations graphiques et littéraires qui tiennent sacrément la route.

L'écriture et la non-publication d'un récit sur la prise d'otages meurtrière de Beslan en 2004. Bizarrement, les lettres de refus (une dizaine) des éditeurs me laissent indifférent. Peut-être qu'il apparaitra sur une plateforme de lecture numérique en libre accès. Ou peut-être pas. Maturité? Résignation? Les psys enquêtent.

L'écriture en zig-zag de différentes choses encore quelque peu informes mais qui prennent forme peu à peu, achevées d'ici quelques années - passé un certain âge, les années comptent moins, c'est cool. (Maturité? Résignation? etc.) Notamment un roman tendance dark fantasy auquel je tiens beaucoup, et puis un truc forcément acide et marrant (?) sur un sujet que je ne connais que trop bien: l'Education nationale.

On fait le point d'ici trois ans, promis.

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11 juin 2011

Une nouvelle aventure?

 

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Vous l'attendiez depuis trop longtemps, ou vous ne l'attendiez pas du tout, mais voilà: Scryf vient d'apparaître.

Pour faire vite, Scryf est une plateforme où on lit, écrit, évalue, conseille, vitupère, plaisante, saigne (?). Quoi de mieux par rapport à tout ce qui existe déjà sur le Net en matière de littéraire-gratuit-associatif-indépendant? Plein de détails qui feront la différence, du moins on l'espère. Vous pouvez toujours faire un tour , ou mieux: , pour vous faire une idée.

On l'espère, mais on ne peut pas l'assurer. Car tous les dispositifs du monde ne prennent sens que si les utilisateurs leur donnent sens. La Bêta est ouverte depuis quelques jours, ô le charme cuisant des débuts cahotants, et on ne peut prédire ce que deviendra Scryf. L'équation est en fait assez simple: si tous les abrutis de la terre se donnent la main et affluent sans discontinuer, Scryf sera un concentré d'abrutissement; si un maximum d'auteurs passionnés, consciencieux et originaux jouent le jeu, Scryf deviendra vite, euh, un havre de passion, de conscience et d'originalité.

Bon, je sens comme de l'hésitation.

Donc le mieux, c'est de faire le petit test suivant, qui vous permettra de déterminer votre degré de scryfocompatibilité.

 

1)      Nouveau venu sur un forum, un blog, une plateforme, votre premier réflexe consiste à 

a)      Repérer les gens faibles/gentils pour les démolir par quelques insultes bien senties, ha ha qu’est-ce qu’on rigole.

b)      Comprendre la logique du lieu.

c)      Surfer distraitement, il y a tant à faire partout ailleurs.



2)      La notion d’ « intelligence collective »

a)      Vous fait marrer.

b)      Vous intrigue.

c)      Ne vous dit rien.



3)      Vous avez mis en ligne un nouveau chef d’œuvre et un internaute peu enthousiaste explique dans un long commentaire ce qui lui a paru faible.

a)      Vous vous mettez à pleurer. Puis, votre courage naturel reprenant le dessus, vous traitez l’internaute de fiotte/pétasse. Enfin vous cherchez méthodiquement ce que cet effronté a pu lui-même écrire un jour, et vous vous faites fort de lui rendre la politesse de son insolence.

b)      Il y a toujours quelque chose à retirer d’une critique réfléchie.

c)      Aucune réaction. En fait, vous avez l’habitude de poster vos textes sur moult sites différents sans jamais revenir les consulter ensuite.



4)      Erreur des dieux en votre faveur : vous obtenez brusquement les pleins pouvoirs financiers.

a)      Vous vous auto-éditez à 100 000 000 d’exemplaires et vous achetez l’ensemble des jurys littéraires et des medias internationaux pour faire votre promo ; ça sent bon le best seller.

b)      Vous prenez 20 années sabbatiques d’affilée pour lire tout ce que vous n’avez pas le temps de lire et pour écrire le manuscrit dont vous rêvez.

c)      Vous faites 20 fois le tour du monde pour commencer, comme tous les gagnants du loto. Après on verra.



5)      Pour vous, un bon éditeur, c’est

a)      Un homme puissant, affable, connu de tous, déjà à la tête d’une écurie d’écrivains bankable, et qui tombe raide dingue amoureux de vous, consacrant désormais toute son énergie à votre apothéose méritée.

b)      Une personne exigeante, capable de vous suivre et vous conseiller, sans vous enfermer dans un contrat d’exclusivité.

c)      Celui qui voudra bien vous publier un jour, quelles que soient les conditions. Et à ce providentiel bienfaiteur vous dites merci d’avance, la voix chevrotante d’émotion.



6)      Le numérique et l'e-réputation, ça vous évoque

a)      Un truc pour geek autiste. Et que ce soit clair une bonne fois pour toutes : rien ne remplacera jamais le livre papier pour pécho de la meuf au Salon du Livre de Mérignac-les-eaux.

b)      Des opportunités nouvelles pour lire et être lu.

c)      J’ai déjà un appareil photo numérique. Euh… c’était quoi, la question ?



7)      Si on vous dit que Scryf est une plateforme fondée sur la bonne volonté et la complémentarité de ses membres

a)      Hein ? Pas de sponsor, pas d’attaché de presse, pas de passage-télé à la clé ? Rien que des passionnés ? Et puis quoi encore ? Pourquoi pas juste écrire pour le plaisir, tant qu’on y est !

b)      Bénéficier de la curiosité et des compétences des autres tout en se rendant un peu utile en montrant ce qu’on sait faire, c’est réglo.

c)      Mouais… J’attends de voir si les modérateurs sont cool.

 



     Bien. Voici le temps des bilans. Si vous avez répondu par

Une majorité de réponses a) : Toutes nos félicitations ! Vous êtes né pour avoir le Goncourt, le Nobel, et la Postérité folle de désir se pliera à vos caprices les plus salaces. Surtout n’allez pas dilapider votre précieux temps dans un lieu aussi pouilleux que Scryf et envoyez sans hésiter vos nombreux manuscrits à tout ce qui commence par Galli et se termine par Seuil, en leur précisant bien que vous êtes un génie. Puisque vous l’êtes.

Une majorité de réponses b) : Amie scryfeuse, ami scryfeur, sois la/le bienvenu(e) !

Une majorité de réponses c) : L’Indécision est votre déesse, le Doute votre mentor, l’Expectative votre philosophie ? Rien de plus normal, dans notre monde ô combien complexe où chaque nouveauté se flétrit plus vite que la rose ce matin éclose. Eh bien ! Sans renoncer à votre bien légitime méfiance, nous vous proposons de venir tester Scryf une petite heure, 60 minutes montre en main. Et si par malheur vous n’êtes pas satisfait, sachez que l’équipe fondatrice s’engage à vous rembourser le double de cette heure perdue, par exemple en venant tondre le gazon de votre jardin un samedi après-midi.

 

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21 mai 2011

En sortant de Tree of Life

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    Un Terrence Malick reste un petit événement. Il n'y a qu'à lire les réactions d'internautes qui, avant d'avoir vu une seule image du film, étaient en mesure d'affirmer que ce serait un chef d'oeuvre à palmer d'or sans discussion, ou une infecte imposture snobinarde et new age. Malick se montre peu et ne discute guère avec critiques ou spectateurs. Tu m'étonnes.

    "Qui ne désire la mort de son père?" La question d'Ivan Karamazov hante le cinéma de Malick. Au minimum, la figure paternelle pose problème. Dans Badlands,  la jeune Holly contemple, impassible, complice du meurtrier, son père blessé à mort. Dans The Thin red line, on cherche en vain une relation viable: le colonel Tal méprise son fils qui vend "des appâts pour la pêche", mais le héros qu'il voudrait pour fils spirituel ne veut pas de lui pour père; le capitaine Staros est muté parce que, trop paternel, il n'a pas l'étoffe des meneurs d'hommes; et le nouveau capitaine, à la fin du film,  présente les cadres de la compagnie comme des parents modèles, dans un discours infantilisant et hypocrite auquel nul ne croit. Dans The New World, Pacahontas quitte et trahit culturellement son père le grand roi. Avec Tree of Life, Malick franchit une nouvelle étape: le jeune Jack pense vraiment tuer son père, un bref instant à sa merci, bricolant sous la voiture. La force du film, qui est toujours celle de Malick, c'est que ce père, incarné à la perfection par Brad Pitt, est certes régulièrement odieux ou pesant, mais de nombreux plans nous le montrent tout autant affectueux, joueur, lucide, protecteur, habité par de belles passions. C'est bien pour cela qu'il pose problème. Et donc non, contrairement à ce que disent les détracteurs, ce qu'il faut voir par delà les images et entendre par delà les voix off, n'a rien d'univoque, et rien de simpliste.

    "Quand Malick reste cinéaste, c'est splendide. Quand il se fait métaphysicien, théologien, ça gonfle". Parole d' Inrockuptibles. Il est vrai que les longues séquences consacrées à la naissance du monde _ longues en perception, pas en durée objective _ ont fait fuir quelques spectateurs. D'autres saluent l'ambition. D'autres encore sont accablés par le vertige mégalomane d'un cinéaste qui semble adopter sans complexe le point de vue de Dieu (avec pour l'occasion quelques images dignes de "Il était une fois la vie", ouille). Mais là encore, Malick introduit le doute et la contradiction: la Création est certes belle (ballet des méduses), mais convulsive, indéchiffrable (le geste de prédation du dinosaure qui étrangement ne conclut pas la mise à mort, par indifférence, par satiété, par jeu?), aveugle à elle-même (plans angoissants de planètes nues et silencieuses, qui rappellent l'effroi joué de Blaise Pascal), de sorte que Dieu le Père apparaît aussi approximatif, rigide et destructeur que le chef de famille, malgré son amour. On a connu catéchisme plus schématique et euphorisant. Ou encore: premiers plans, il nous est dit que la vie présente deux voies possibles: celle de la nature, et celle de la Grâce. Voilà qui est net. Le père, obsédé par l'image d'une existence qui n'est que luttes solitaires, est du côté de la nature, tandis que la mère, dans son infinie patience, relève de la Grâce. Mais non, tout le film, et tous les films de Malick, nient farouchement cette dissociation commode: les enfants pleins de grâce s'essaient au mal, la mère qui n'est que tendresse apparaîtra bien impuissante, et au contraire la beauté la plus divine s'invite à l'improviste dans des moments en apparence sans éclat.

    Selon Excessif, ce film est un "bel objet glacé d'un autiste chrétien et perfectionniste". Autiste, chrétien, perfectionniste, bel, sans aucun doute. Mais "glacé" m'échappe. Ce film est tout ce qu'on voudra sauf figé ou ornemental. Contemplatif, oui, mais une contemplation parcourue par d'innombrables élans de vie et par le désir manifeste de convaincre, de bouleverser à chaque instant, même dans les plans les plus pompeux.

    Je découvre ce que c'est que d'être fan, inconditionnel, Malick addict : beaucoup d'attente fébrile, des moments de ravissement, et pas mal de colère. De la colère quand par exemple, dans les séquences finales sirupeuses, on voit un masque vénitien sous l'eau. C'est à la fois hermétique et lourd, alors que dans ses films précédents, le Maître avait toujours su intégrer au récit les métaphores et les allégories possibles, gardant ainsi toute sa fluidité et l'incertitude dans l'interprétation. Là, avec son masque vénitien aquatique, il nous balance à la gueule un symbole massif. Difficile à pardonner. Ou encore, lorsqu'il décide de faire léviter la mère, incarnée par la sublime Jessica Chastain qui n'a vraiment pas besoin de se retrouver suspendue dans les airs pour être mystérieuse et évanescente. Bien sûr, ce sont des images furtives. Et il y a toutes les autres images où au contraire la vie la plus simple est filmée avec une incroyable douceur aérienne, même quand il s'agit de petits enfants au ras du sol. Mais justement: pourquoi te perdre dans des trucages grotesques, Terrence, alors que tu sais magnifier le quotidien comme personne? Laisse donc la lévitation à Tim Burton.

     Il y a quelques plans brefs, où on ne comprend pas exactement qui est en cause, bien que la scène soit en elle-même parfaitement claire. Par exemple, le jeune Jack est écarté par sa mère d'une vision pénible: un homme est à terre, crise d'épilepsie semble-t-il. Qui est cet homme? Son père? L'image est trop furtive pour que l'on soit sûr, on ne voit et ne ressent, comme le petit enfant, qu'un aperçu, un malaise. Dans une autre scène, on voit un enfant au crâne partiellement pelé, qui joue avec Jack. D'où vient cette pelure? On n'en saura rien. Certains disent qu'il y a trop d'ellipses chez Malick. Mais il ne s'agit pas là d'ellipses (d'une manière générale, la chronologie est facile à suivre), ni même de digressions. Juste d'ouvertures, de respirations. Personnellement je suis assez d'accord pour respirer.

     Ce matin, je cueillais des cerises avec mes filles. Plus d'une fois, en tendant la main vers les branches plus hautes, avec le soleil qui perçait à travers les feuilles et les enfants qui chuchotaient en dessous, mes sensations ont glissé dans celles de Tree of life. Ce n'était pas une simple interférence. On ne passe pas forcément un bon moment en regardant le dernier Malick, mais voilà un film qui nourrit, et qui accompagne.

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10 mai 2011

Pudeurs

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     Parler de soi ne va pas de soi, surtout quand on a une profonde cicatrice à faire voir, ou à faire valoir. J'évoquais dans un antique billet les profiteurs de souffrance, tristes alchimistes décidés à transmuer tout drame intime en décoration de vétéran. D'autres pourtant font le choix de la pudeur, choix casse-gueule comme on s'en doute, puisque la pudeur ultime consiste à soigneusement faire silence. Dire sans exhiber, évoquer sans larmoyer, décortiquer sans aplatir, trois auteurs sur une très étroite ligne de crète.

     Où on va, papa? Jean-Louis Fournier est un amuseur adepte des grammaires françaises impertinentes et autres guides pratiques décalés. D'une manière générale, il officie dans le registre potache et grinçant. Mais les hasards de la vie lui ont donné deux enfants lourdement handicapés. Que faire? Un témoignage potache et grinçant, Prix Fémina 2008. Le regard est certes novateur, décapant: le père, qui a "souvent manqué de savoir-vivre", blague autant que faire se peut sur sa progéniture qui "parle le lutin", a "de la paille dans la tête", semble être dotée d'un cou en "caoutchouc" et dont il faut se représenter le cerveau comme "une petite ampoule vacillante qui s'éteint souvent". Père indigne? L'auteur admet ne pas avoir été conforme à l'image du parent idéal qui sait voir la beauté derrière la grimace, le chant derrière le bafouillage: "avec vous, il fallait une patience d'ange, et je ne suis pas un ange". Ce que certains lecteurs semblent ne pas lui avoir pardonné, trouvant le portrait des deux infortunés trop négatif et applaudissant du même coup les mises au point bloguesques de l'ex-compagne de Fournier. Les autres apprécient au contraire cet aveu d'impuissance, ce double constat de semi-échec (l'enfant handicapé est "un miracle à l'envers"), aveu et constat rendus supportables par la drôlerie omniprésente _ pudeur oblige. Mais si certains commentateurs avisés ont parlé de malaise, ce n'est pas un hasard. Le livre est mince, très mince, et bourré de répétitions. Thomas, le fils cadet, qui répète sans cesse la même question anodine (mais au fond angoissante, dans son deuxième sens), est en quelque sorte "le roi du running gag" _ son père aussi. Tout au long des brefs chapitres, les mêmes expressions savoureuses,  les mêmes situations (par exemple les dialogues volontairement absurdes avec Josée, la bonne au solide bon sens), les mêmes procédés, avec notamment les développements convenus sur tout ce qu'ils ne feront jamais et qu'ils auraient fait s'ils avaient été normaux, ou encore les paradoxes un peu poussifs sur tout ce à quoi ils échappent grâce à leurs limites physiques et intellectuelles (devenir débiles à cause de la télévision, entre autres). On en arrive à penser que l'auteur n'a, au fond, pas grand-chose à dire sur ses deux fils; quelques notations montrent pourtant que la matière était riche, que les nuances psychologiques existaient, ne serait-ce que les différences de personnalité et de destin entre Mathieu le souffrant qui savait malicieusement perdre son ballon, et Thomas l'affectueux bavard _ différences hélas à peine esquissées. On peut certes y voir la gaucherie touchante d'un père qui s'est toujours senti loin de ses "deux petits oiseaux ébouriffés". Mais également, et c'est nettement plus gênant, la volonté obstinée de placer le bon mot, de coller à un cahier des charges stipulant que le gag devra frapper à chaque page, quitte à le forcer, quitte à ce que le gag apparaisse totalement gratuit. Ce n'est pas un hasard s'il invoque, explicitement et à plusieurs reprises, les mânes de Pierre Desproges et de Hara Kiri. La sincérité du père qui éprouve "peut-être des remords" ne fait pas de doute, mais le systématisme de l'amuseur finit par anesthésier ce qui aurait pu être un triple portrait cocasse et bouleversant. Restent un regard acide et juste sur l'attitude des gens extérieurs, et quelques passages où l'émotion est là parce que l'auteur oublie enfin sa politique de pilonnage humoristique pour se contenter de décrire: "Quand on leur met le corset, ils ressemblent à des guerriers romains avec leur cuirasse ou à des personnages de bande dessinée de science fiction, à cause du chrome qui brille. Quand on les prend dans les bras, on a l'impression de tenir un robot. Une poupée en fer. Le soir, on a besoin d'une clé à molette pour les déshabiller. Quand on leur retire leur cuirasse, on remarque, sur leur torse nu, des traces violettes que l'armature en métal a laissées, et on retrouve deux petits oiseaux déplumés qui tremblent".

    Tous les trois  Cette fois, c'est un premier roman de Gaël Brunet. La narration est encore assumée par un père de deux jeunes enfants, un musicien dont la vie "a volé en éclats" à la mort de sa compagne. De quatuor les voilà devenus trio. Ce n'est pas un énième roman sur le deuil, pas même sur la survie ou la renaissance _ même s'il en est aussi question, c'est d'abord un roman qui suit, avec limpidité et précaution, une vie qui se poursuit malgré tout, parce qu'avec deux jeunes enfants, un veuf n'a rien d'autre à faire que vivre pleinement. Et si le narrateur se demande, comme Fournier, "où nous allons comme ça tous les trois", la réponse sera nette: pas de destination prévisible, mais un "fil d'Ariane": leurs "trois ombres emmêlées" que le soleil couchant fait se projeter "très loin dans l'herbe". D'où là encore le choix d'une succession de fragments, des instants de grâces et de vacillements arrachés à la coulée du temps. Il est souvent question de vertige et d'équilibre dans ce livre, un équilibre sans cesse menacé par les brusques souvenirs et les accès de tristesse des enfants au détour d'un Bambi ou d'une fête des mères, "comme une balançoire qui va trop vite et trop haut. De laquelle on manque de tomber à chaque va-et-vient". Alors le père multiplie les "repères", les rites, les récurrences, autant de délimitations qui éloignent les enfants de la béance. Et de manière mimétique, l'écrivain instaure un rythme paisible, une succession de saynètes où le quotidien acquiert une puissance d'apaisement peu commune, où un parc ensoleillé devient un "Eden retrouvé", où en découvrant la mer les enfants sont "ébahis" et leur père "ébahi de les voir ébahis". Cette délicatesse est servie par un style d'une grande fluidité, mais qui n'en est pas moins ouvragé, contrairement à l'écriture d'un Olivier Adam auquel certains n'ont (déjà) pas manqué de comparer l'auteur. Le lecteur se laisse volontiers gagner par cette quiétude qui se déploie au dessus du vide. J'ai cependant été nettement moins convaincu par toutes les évocations des autres; autant les deux "vies en ébullition" sont observées avec justesse, autant les silhouettes qui gravitent autour m'ont semblé sinon stéréotypées, en tout cas fabriquées à l'excès: Maw l'indéfectible ami festif armé de son djembé, la vieille voisine sainte et agoraphobe, la belle famille qui en début de repas lance sans sourciller le traditionnel bénédicité (?!)... En somme, Gaël Brunet, c'est tout le contraire de Jean Louis Fournier: à l'aise dans la sphère intime _ au point que l'on oublie plus d'une fois qu'il s'agit d'un roman tant tout semble être pris sur le vif, plein de préméditation et d'artifice quand il s'agit de parler de l'extérieur. Et c'est finalement logique, dans une oeuvre qui évoque un père décidé à "nier [sa] propre vie d'homme" pour échapper à la souffrance, considérant ses enfants comme son centre de gravité, "un trésor en même temps que [son] épée de Damoclès".

     Dernières lettres à ma mère Le titre dit la vérité: ce sont les dernières lettres que Thomas Mèneret a écrites à sa mère, alors qu'il était soigné en hôpital psychiatrique pour dépression lourde. Difficile d'en parler, d'autres (peu) l'ont bien fait. Juste dire qu'il s'agit d'un témoignage d'une grande lucidité, sans la moindre afféterie, rédigé par un homme qui "zigzague entre des portes entrouvertes, si contraires", et qui permet de comprendre bien des choses.

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