La littérature du sous-sol

08 novembre 2016

Exils

Poughkeepsie Bridge, Hudson Valley, Hudson River, Passerelle pour Piétons, Berge, Ombre, Destination de voyage, Soleil (Temps ensoleillé), Jour,

 

Ombres sur l'Hudson, Isaac Bashevis Singer

 

New-York, ville d'accueil pour des milliers de juifs fuyant la montée du nazisme durant les années 30, ville de la deuxième chance pour ceux qui perdirent tout en Europe de l'Est. Singer fut l'un de ceux-là. Mais ce n'est pas la possibilité d'un élan nouveau qu'il dépeint dans Ombres sur l'Hudson, roman foisonnant publié dans un premier temps par épisodes en 1957, entièrement rédigé en yiddish, « la langue des martyrs et des saints, des rêveurs et des kabbalistes (…), la langue sage et humble de nous tous, la langue de l'humanité effrayée et pleine d'espoir », dira-t-il en recevant le prix Nobel de Littérature en 1978. Non, ce qu'il choisit de dépeindre, c'est l'agitation stérile d'une douzaine de personnages principaux au lendemain de la deuxième guerre mondiale, chacun incarnant une modalité de déréliction ou de déchéance.

Il y a ceux qui ont su faire fortune mais qui ne savent pas quoi en faire, écrasés par la honte de vivre dans une opulence sans joie alors que tant de parents ont été réduits en cendres, au point d'imaginer qu ' « on a assassiné les bons » et que tout survivant est douteux. Il y a ceux qui traînent leur désenchantement, à l'instar de Grein qui malgré son érudition et sa séduction se perçoit comme « un vieux cheval épuisé qui dort debout ». Ceux qui, artistes reconnus en Europe, renoncent à repartir de rien dans une monde moderne qui leur apparaît clinquant et plat, « à deux dimensions ». Ceux dont la foi vacille, ceux qui voient dans leur histoire entière « un vaste pogrom » dont se moque le Créateur, ceux dont le doute les amène à comparer Dieu à un « Hitler cosmique ». Ceux qui s'agrippent désespérément aux vieilles traditions des communautés juives dont ne veulent plus entendre parler les jeunes générations au contact de la matérialiste Amérique : « Ils avaient résisté à l'idolâtrie pendant trois mille ans et voilà que d'un seul coup ils devenaient des producteurs en vue à Hollywood, des directeurs de journaux connus, des dirigeants communistes radicaux ».

Mais impossible de fuir cette cité de l'enlisement, ce « tohu-bohu », ce « cloaque » protéiforme qui tantôt raconte « une histoire lumineuse, écrite à coups d'éclairage sur des rivières, des lacs, des bateaux », tantôt se laisse engloutir par la neige hivernale, comme « un vestige d'une civilisation déjà à moitié disparue ». Car New-York est surtout la ville de la facilité, « bâtie sur le principe de la récompense immédiate », ville des illusions et de la vénalité, où tout est objet de transactions, y compris la mort : « A New York on peut louer tout ce qu'on veut. Même quelqu'un pour observer les Sept Jours de deuil à votre place ». Les échappatoires seront des leurres, les incessants croisements amoureux révélant davantage l'inconstance des cœurs que leur vitalité. Une suite de chapitres à la fois hilarants et mélancoliques met en scène la fugue des amants scandaleux Grein et Anna en Floride, à Miami, nouvel Eden couvert d'oranges, liberté ensoleillée en dehors de toute convention. Mais passée la première euphorie, ils n'y trouveront que vulgarité et mesquinerie – et leur solitude fondamentale. Retour au point de départ.

L'auteur du Magicien de Lublin, conteur hors-pair fidèle à la ligne claire de ses récits et soucieux de donner la parole à tous les possibles de l'humain, suit avec attentionces consciences égarées, ombres dostoïevskiennes sur le mode mineur, suffisamment lucides pour ne rien ignorer de leur propre inadaptation à la vie, pas assez volontaires pour se dépêtrer de leurs contradictions que la bouillonnante New York exacerbe. On finit par se remarier sans amour, donner naissance à un fils inespéré – mais il sera attardé mental -, ou abdiquer sa judaïté, ou au contraire opter pour un retour rigoriste aux pratiques religieuses, non par élan mystique, mais pour « museler la bête humaine ». Idéal amer, sur la défensive – le seul qu'autorise la ville-monde dans un monde que ne reconnaissent plus les inconsolables déracinés.

 

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18 février 2015

La grande peur des parvenus

Le Bal au Kremlin de Malaparte

 

 alt=Description de cette image, également commentée ci-après

Malaparte n'a jamais caché sa fascination pour les époques de transition, lorsqu'une nouvelle culture prend son envol dans les décombres de la précédente. Durant son séjour à Moscou en 1929, il pense logiquement être comblé : il va côtoyer des héros de la révolution d'octobre, des poètes prolétariens, s'imprégner de « puritanisme marxiste », découvrir une « anti-Europe » âpre et volontariste, fière de renier tout héritage. La déception sera à la hauteur de l'attente. Fréquentant les salons des ambassades et des hauts fonctionnaires, il n'y trouve que le désir forcené de singer les salons parisiens. Cette « aristocratie communiste », constituée non de héros mais d' « aventuriers » opportunistes, s'incline devant les  valeurs les plus bourgeoises – beauté, prestige, ambition personnelle. Dans la bouche de ce petit monde mesquin, vulgaire et cynique, les idéaux révolutionnaires ne sont mentionnés qu'avec ironie.

Chroniqueur impitoyable, Malaparte décèle derrière ces sourires hautains et satisfaits une gigantesque terreur – Staline manœuvre à l'arrière-plan, Kamenev est arrêté, et si tous feignent l'indifférence, tous savent au fond d'eux-mêmes qu'ils seront aussi rayés de la carte. C'est pourquoi ces dominants du moment ne sont finalement guère différents des derniers nobles du tsarisme qui viennent vendre pour quelques roubles leurs richesses intimes – un fauteuil doré, une culotte en dentelle – sur le Smolenski boulevard. Les uns s'enivrent de puissance éphémère alors que les autres sont irrémédiablement déchus et humiliés, mais tous sont écrasés par la « fatalité », condamnés à grimacer pour jouer un rôle qui ne leur correspond plus ou qui apparaît trop grand pour eux. Les portraits remplis de cruauté et de compassion se succèdent : la Semionova, danseuse adulée et solitaire, qui sourit dans le vide « comme si son sourire s'adressait à des fantômes », le vieux prince Lvov au manteau élimé et aux sautes d'humeur qui oscillent entre ridicule et orgueil, Lounatcharski, commissaire du peuple pour l'instruction publique, profondément affecté par le suicide de son protégé Maïakovski mais qui doit feindre la colère méprisante à l'égard du grand poète mort en présence de deux pseudos-écrivains – authentiques fanatiques du régime – parce que le suicide est un acte de sabotage politique...

Ce Bal au Kremlin est présenté dans la préface comme « un roman au sens proustien » qui se soucie du « corps social » plus que d'individualités – et de fait les réflexions sur la religion ou l'homme slave abondent. Il s'agit cependant de vues partielles au sein d'une œuvre inachevée, chroniques commencées au lendemain de la deuxième guerre mondiale mais peu à peu éclipsées par la rédaction de La Peau. Une œuvre inachevée donc, avec tout ce que cela implique de formules parfois énigmatiques (à quoi il faut ajouter, hélas, quelques coquilles dans la présente édition), de redites, d'alternances de longs développements et de propos à peine amorcés. Le lecteur pourra également s'agacer de la façon dont Malaparte se donne presque systématiquement le beau rôle dans les dialogues et de la façon dont il traficote parfois la chronologie pour se rendre témoin de ce qu'il n'a pas vu, alors même qu'il nous avertit dans les premières lignes que « tout est authentique ».

On n'en retrouve pas moins toute la force et la subtilité de l'auteur de Kaputt, qui excelle à faire jaillir une poésie tout à tour mélancolique et lugubre de ces galeries  de parvenus tremblants, de « ces visages de poulpes, humides et mous », de ce « pays étrange, le pays où la mort n'existe pas » officiellement. Au gré des errances, le ciel printanier de Moscou se métamorphose en verte prairie, prend des allures fantastiques d'un Chagall. Sous la plume de Malaparte, la réalité la plus sèche devient vacillante, à l'image de l'intrigant Karakhan, beau et mystérieux comme le diable, dont la couleur des yeux est « incertaine, tantôt gris, tantôt très sombres ». Autant d'incertitudes qui nimbent d'une douce amertume toutes ces silhouettes spectrales.

 

 

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21 octobre 2014

Tristesse sauvage

Selby

Last exit to Brooklyn Hubert Selby

 

« Rendre visible ce qui est invisible aux autres », belle ambition – parfois inconfortable. Lorsqu'en 1964 Selby rend visible une certaine réalité de Brooklyn, le succès public n'a d'égal que la stupeuret l'indignation des honnêtes gens. On retient généralement le procès pour obscénité, le parfum de scandale lié à tous les détails pornographiques. Mais le malaise – et la force – qui émane des six récits implacables a des racines plus profondes : c'est l'art de dire tout le réel à hauteur égale, avec une précision maniaque, qu'il s'agisse d'une longue journée d'ennui à boire de la bière ou du tabassage à mort d'un homme à la dérive qui prend des allures de crucifixion. Ce qui serait horreur paroxystique ailleurs entre ici dans l'alignement des faits et gestes ordinaires. Dans le Brooklyn de Selby, un groupe de femmes assises sur un banc ricanent en voyant un bébé en équilibre sur un rebord de fenêtre du quatrième étage, le vieil Abe de retour d'une épuisante nuit de fornication à l'extérieur veut dormir et cogne sa femme parce qu'elle l'importune en réclamant sa « petite ration de cul », des enfants frustrés plantent un vieux manche à balai dans le sexe de Tralala, la prostituée laissée inconsciente dans un terrain vague après une longue tournante.

Brooklyn, c'est le règne de l'indistinct. Certains personnages, que l'on retrouve d'un récit à l'autre, sont totalement interchangeables, lissés par une même culture de l'opportunisme à courte vue. Aussi ne trouve-t-on pas de véritable topographie : il y a bien des lieux dits, des carrefours humains - « chez le Grec » notamment -, mais rien qui permettrait de situer les personnages dans un cadre. C'est que justement il n'y a pas de cadre, pas de frontières définies, comme s'il n'y avait pas d'autres quartiers, pas d'autres villes, juste une succession morne et infinie d'avenues, de bars et d'entrepôts. On peut échouer à Brooklyn, comme ces marins en permission qui tombent dans des traquenards, mais on ne s'évade pas de Brooklyn, on ne rêve même pas de s'en évader. Georgette le travesti n'a d'autre idéal que d'être la « tante » préférée de Vinnie la petite frappe méprisante, Tralala sera incapable de saisir la perche tendue par l'officier amoureux qui aurait pu être le prince rédempteur : au lieu de le suivre loin des miasmes de sa jeunesse, elle enrage en s'apercevant que la lettre d'amour n'est accompagnée d'aucun dollar et retourne aussitôt faire ce qu'elle a toujours su faire, plaçant sa triste vanité dans l'efficacité de ses seins somptueux, sans voir l'avancée de sa décrépitude. Dans ce monde d'aliénation, tout se joue au coeur de minuscules périmètres, sur de micro-territoires où seuls les rapports de force fluctuants et souvent illusoires déterminent les maîtres. Harry dans son bureau syndical se croit responsable de la grève alors que personne ne le remarque, Georgette connaît un bref instant de gloire et de grâce en lisant des poèmes au milieu de ses « amies » et de quelques ivrognes impressionnés – avant qu'ils ne jettent leur dévolu bestial sur une autre. A cet espace urbain à la fois fragmenté et resserré répond un temps figé, un éternel sur-place comparable à un « python » qui étouffe les rares aspirations.

Alors, Last exit to Brooklyn, livre de la pure désespérance ? Ce serait faire abstraction d'une écriture énergique, âpre, bâtarde, une langue unique qui n'est autre que celle du New-York populaire, nous dit Selby, une langue composite qui ne se contente pas de l'argot du milieu du siècle mais autorise « toutes sortes de combinaisons farfelues ». Et Selby ose tout, les dialogues qui se chevauchent, les lettres capitales quand les personnages crient, les imprévisibles trouées oniriques, les brusques plongées dans les consciences et leurs tout aussi brusques mises à distance, les cassures de rythme qui s'associent aux ressassements pour créer un flot verbal hypnotique. C'est là, sans doute, que s'est réfugiée la tenace rage de vivre des quartiers perdus de New York.

 

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30 août 2014

Que devient Marco depuis 3 ans?

   

Bah, rien de spécial, ça va pas mal, merci.

Quelques détails?  - En vrac, en résumé et en restant dans le plus ou moins littéraire:

L'aventure Scryf: plus brève que prévu, intense, de belles rencontres comme on dit, du collectif bouillonnant, des lectures étonnantes, des centaines (ou milliers, je n'ai pas compté) d'heures de joyeux investissement, une issue prévisible, la confirmation qu'il y a de la qualité au pays des "amateurs" et que cette qualité peine à se rendre visible.

Dans la rubrique vie et mort des blogs, la brusque disparition de Wrath l'insatiable récriminante et le silence parfait qui s'ensuit, comme si elle n'avait jamais existé.

Depuis un an, une douzaine de critiques pour le magazine "Transfuge" - je ne me lasse pas de son sous-titre-injonction: "Choisissez le camp de la culture". Singer, Selby Jr, Malaparte, Dostoïevski, Simone Weil, Mauriac, Bellow, Toibin, Isabel Ascensio, Philippe Bordas, Joanna Bator, d'excellentes fréquentations comme on le voit, quelques retrouvailles et pas mal de découvertes, d'autres à venir cette année... Ces critiques apparaitront sur ce blog, à un an de distance des publications de Transfuge (délai totalement subjectif, qui me semble correct).

La participation à une revue culturelle, EnKre. Ne cherchez pas dans les kiosques: ça se joue en interne, dans un sympathique lycée peuplé de sympathiques jeunes, et ma foi au pays des jeunes il y a des créations graphiques et littéraires qui tiennent sacrément la route.

L'écriture et la non-publication d'un récit sur la prise d'otages meurtrière de Beslan en 2004. Bizarrement, les lettres de refus (une dizaine) des éditeurs me laissent indifférent. Peut-être qu'il apparaitra sur une plateforme de lecture numérique en libre accès. Ou peut-être pas. Maturité? Résignation? Les psys enquêtent.

L'écriture en zig-zag de différentes choses encore quelque peu informes mais qui prennent forme peu à peu, achevées d'ici quelques années - passé un certain âge, les années comptent moins, c'est cool. (Maturité? Résignation? etc.) Notamment un roman tendance dark fantasy auquel je tiens beaucoup, et puis un truc forcément acide et marrant (?) sur un sujet que je ne connais que trop bien: l'Education nationale.

On fait le point d'ici trois ans, promis.

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11 juin 2011

Une nouvelle aventure?

 

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Vous l'attendiez depuis trop longtemps, ou vous ne l'attendiez pas du tout, mais voilà: Scryf vient d'apparaître.

Pour faire vite, Scryf est une plateforme où on lit, écrit, évalue, conseille, vitupère, plaisante, saigne (?). Quoi de mieux par rapport à tout ce qui existe déjà sur le Net en matière de littéraire-gratuit-associatif-indépendant? Plein de détails qui feront la différence, du moins on l'espère. Vous pouvez toujours faire un tour , ou mieux: , pour vous faire une idée.

On l'espère, mais on ne peut pas l'assurer. Car tous les dispositifs du monde ne prennent sens que si les utilisateurs leur donnent sens. La Bêta est ouverte depuis quelques jours, ô le charme cuisant des débuts cahotants, et on ne peut prédire ce que deviendra Scryf. L'équation est en fait assez simple: si tous les abrutis de la terre se donnent la main et affluent sans discontinuer, Scryf sera un concentré d'abrutissement; si un maximum d'auteurs passionnés, consciencieux et originaux jouent le jeu, Scryf deviendra vite, euh, un havre de passion, de conscience et d'originalité.

Bon, je sens comme de l'hésitation.

Donc le mieux, c'est de faire le petit test suivant, qui vous permettra de déterminer votre degré de scryfocompatibilité.

 

1)      Nouveau venu sur un forum, un blog, une plateforme, votre premier réflexe consiste à 

a)      Repérer les gens faibles/gentils pour les démolir par quelques insultes bien senties, ha ha qu’est-ce qu’on rigole.

b)      Comprendre la logique du lieu.

c)      Surfer distraitement, il y a tant à faire partout ailleurs.



2)      La notion d’ « intelligence collective »

a)      Vous fait marrer.

b)      Vous intrigue.

c)      Ne vous dit rien.



3)      Vous avez mis en ligne un nouveau chef d’œuvre et un internaute peu enthousiaste explique dans un long commentaire ce qui lui a paru faible.

a)      Vous vous mettez à pleurer. Puis, votre courage naturel reprenant le dessus, vous traitez l’internaute de fiotte/pétasse. Enfin vous cherchez méthodiquement ce que cet effronté a pu lui-même écrire un jour, et vous vous faites fort de lui rendre la politesse de son insolence.

b)      Il y a toujours quelque chose à retirer d’une critique réfléchie.

c)      Aucune réaction. En fait, vous avez l’habitude de poster vos textes sur moult sites différents sans jamais revenir les consulter ensuite.



4)      Erreur des dieux en votre faveur : vous obtenez brusquement les pleins pouvoirs financiers.

a)      Vous vous auto-éditez à 100 000 000 d’exemplaires et vous achetez l’ensemble des jurys littéraires et des medias internationaux pour faire votre promo ; ça sent bon le best seller.

b)      Vous prenez 20 années sabbatiques d’affilée pour lire tout ce que vous n’avez pas le temps de lire et pour écrire le manuscrit dont vous rêvez.

c)      Vous faites 20 fois le tour du monde pour commencer, comme tous les gagnants du loto. Après on verra.



5)      Pour vous, un bon éditeur, c’est

a)      Un homme puissant, affable, connu de tous, déjà à la tête d’une écurie d’écrivains bankable, et qui tombe raide dingue amoureux de vous, consacrant désormais toute son énergie à votre apothéose méritée.

b)      Une personne exigeante, capable de vous suivre et vous conseiller, sans vous enfermer dans un contrat d’exclusivité.

c)      Celui qui voudra bien vous publier un jour, quelles que soient les conditions. Et à ce providentiel bienfaiteur vous dites merci d’avance, la voix chevrotante d’émotion.



6)      Le numérique et l'e-réputation, ça vous évoque

a)      Un truc pour geek autiste. Et que ce soit clair une bonne fois pour toutes : rien ne remplacera jamais le livre papier pour pécho de la meuf au Salon du Livre de Mérignac-les-eaux.

b)      Des opportunités nouvelles pour lire et être lu.

c)      J’ai déjà un appareil photo numérique. Euh… c’était quoi, la question ?



7)      Si on vous dit que Scryf est une plateforme fondée sur la bonne volonté et la complémentarité de ses membres

a)      Hein ? Pas de sponsor, pas d’attaché de presse, pas de passage-télé à la clé ? Rien que des passionnés ? Et puis quoi encore ? Pourquoi pas juste écrire pour le plaisir, tant qu’on y est !

b)      Bénéficier de la curiosité et des compétences des autres tout en se rendant un peu utile en montrant ce qu’on sait faire, c’est réglo.

c)      Mouais… J’attends de voir si les modérateurs sont cool.

 



     Bien. Voici le temps des bilans. Si vous avez répondu par

Une majorité de réponses a) : Toutes nos félicitations ! Vous êtes né pour avoir le Goncourt, le Nobel, et la Postérité folle de désir se pliera à vos caprices les plus salaces. Surtout n’allez pas dilapider votre précieux temps dans un lieu aussi pouilleux que Scryf et envoyez sans hésiter vos nombreux manuscrits à tout ce qui commence par Galli et se termine par Seuil, en leur précisant bien que vous êtes un génie. Puisque vous l’êtes.

Une majorité de réponses b) : Amie scryfeuse, ami scryfeur, sois la/le bienvenu(e) !

Une majorité de réponses c) : L’Indécision est votre déesse, le Doute votre mentor, l’Expectative votre philosophie ? Rien de plus normal, dans notre monde ô combien complexe où chaque nouveauté se flétrit plus vite que la rose ce matin éclose. Eh bien ! Sans renoncer à votre bien légitime méfiance, nous vous proposons de venir tester Scryf une petite heure, 60 minutes montre en main. Et si par malheur vous n’êtes pas satisfait, sachez que l’équipe fondatrice s’engage à vous rembourser le double de cette heure perdue, par exemple en venant tondre le gazon de votre jardin un samedi après-midi.

 

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21 mai 2011

En sortant de Tree of Life

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    Un Terrence Malick reste un petit événement. Il n'y a qu'à lire les réactions d'internautes qui, avant d'avoir vu une seule image du film, étaient en mesure d'affirmer que ce serait un chef d'oeuvre à palmer d'or sans discussion, ou une infecte imposture snobinarde et new age. Malick se montre peu et ne discute guère avec critiques ou spectateurs. Tu m'étonnes.

    "Qui ne désire la mort de son père?" La question d'Ivan Karamazov hante le cinéma de Malick. Au minimum, la figure paternelle pose problème. Dans Badlands,  la jeune Holly contemple, impassible, complice du meurtrier, son père blessé à mort. Dans The Thin red line, on cherche en vain une relation viable: le colonel Tal méprise son fils qui vend "des appâts pour la pêche", mais le héros qu'il voudrait pour fils spirituel ne veut pas de lui pour père; le capitaine Staros est muté parce que, trop paternel, il n'a pas l'étoffe des meneurs d'hommes; et le nouveau capitaine, à la fin du film,  présente les cadres de la compagnie comme des parents modèles, dans un discours infantilisant et hypocrite auquel nul ne croit. Dans The New World, Pacahontas quitte et trahit culturellement son père le grand roi. Avec Tree of Life, Malick franchit une nouvelle étape: le jeune Jack pense vraiment tuer son père, un bref instant à sa merci, bricolant sous la voiture. La force du film, qui est toujours celle de Malick, c'est que ce père, incarné à la perfection par Brad Pitt, est certes régulièrement odieux ou pesant, mais de nombreux plans nous le montrent tout autant affectueux, joueur, lucide, protecteur, habité par de belles passions. C'est bien pour cela qu'il pose problème. Et donc non, contrairement à ce que disent les détracteurs, ce qu'il faut voir par delà les images et entendre par delà les voix off, n'a rien d'univoque, et rien de simpliste.

    "Quand Malick reste cinéaste, c'est splendide. Quand il se fait métaphysicien, théologien, ça gonfle". Parole d' Inrockuptibles. Il est vrai que les longues séquences consacrées à la naissance du monde _ longues en perception, pas en durée objective _ ont fait fuir quelques spectateurs. D'autres saluent l'ambition. D'autres encore sont accablés par le vertige mégalomane d'un cinéaste qui semble adopter sans complexe le point de vue de Dieu (avec pour l'occasion quelques images dignes de "Il était une fois la vie", ouille). Mais là encore, Malick introduit le doute et la contradiction: la Création est certes belle (ballet des méduses), mais convulsive, indéchiffrable (le geste de prédation du dinosaure qui étrangement ne conclut pas la mise à mort, par indifférence, par satiété, par jeu?), aveugle à elle-même (plans angoissants de planètes nues et silencieuses, qui rappellent l'effroi joué de Blaise Pascal), de sorte que Dieu le Père apparaît aussi approximatif, rigide et destructeur que le chef de famille, malgré son amour. On a connu catéchisme plus schématique et euphorisant. Ou encore: premiers plans, il nous est dit que la vie présente deux voies possibles: celle de la nature, et celle de la Grâce. Voilà qui est net. Le père, obsédé par l'image d'une existence qui n'est que luttes solitaires, est du côté de la nature, tandis que la mère, dans son infinie patience, relève de la Grâce. Mais non, tout le film, et tous les films de Malick, nient farouchement cette dissociation commode: les enfants pleins de grâce s'essaient au mal, la mère qui n'est que tendresse apparaîtra bien impuissante, et au contraire la beauté la plus divine s'invite à l'improviste dans des moments en apparence sans éclat.

    Selon Excessif, ce film est un "bel objet glacé d'un autiste chrétien et perfectionniste". Autiste, chrétien, perfectionniste, bel, sans aucun doute. Mais "glacé" m'échappe. Ce film est tout ce qu'on voudra sauf figé ou ornemental. Contemplatif, oui, mais une contemplation parcourue par d'innombrables élans de vie et par le désir manifeste de convaincre, de bouleverser à chaque instant, même dans les plans les plus pompeux.

    Je découvre ce que c'est que d'être fan, inconditionnel, Malick addict : beaucoup d'attente fébrile, des moments de ravissement, et pas mal de colère. De la colère quand par exemple, dans les séquences finales sirupeuses, on voit un masque vénitien sous l'eau. C'est à la fois hermétique et lourd, alors que dans ses films précédents, le Maître avait toujours su intégrer au récit les métaphores et les allégories possibles, gardant ainsi toute sa fluidité et l'incertitude dans l'interprétation. Là, avec son masque vénitien aquatique, il nous balance à la gueule un symbole massif. Difficile à pardonner. Ou encore, lorsqu'il décide de faire léviter la mère, incarnée par la sublime Jessica Chastain qui n'a vraiment pas besoin de se retrouver suspendue dans les airs pour être mystérieuse et évanescente. Bien sûr, ce sont des images furtives. Et il y a toutes les autres images où au contraire la vie la plus simple est filmée avec une incroyable douceur aérienne, même quand il s'agit de petits enfants au ras du sol. Mais justement: pourquoi te perdre dans des trucages grotesques, Terrence, alors que tu sais magnifier le quotidien comme personne? Laisse donc la lévitation à Tim Burton.

     Il y a quelques plans brefs, où on ne comprend pas exactement qui est en cause, bien que la scène soit en elle-même parfaitement claire. Par exemple, le jeune Jack est écarté par sa mère d'une vision pénible: un homme est à terre, crise d'épilepsie semble-t-il. Qui est cet homme? Son père? L'image est trop furtive pour que l'on soit sûr, on ne voit et ne ressent, comme le petit enfant, qu'un aperçu, un malaise. Dans une autre scène, on voit un enfant au crâne partiellement pelé, qui joue avec Jack. D'où vient cette pelure? On n'en saura rien. Certains disent qu'il y a trop d'ellipses chez Malick. Mais il ne s'agit pas là d'ellipses (d'une manière générale, la chronologie est facile à suivre), ni même de digressions. Juste d'ouvertures, de respirations. Personnellement je suis assez d'accord pour respirer.

     Ce matin, je cueillais des cerises avec mes filles. Plus d'une fois, en tendant la main vers les branches plus hautes, avec le soleil qui perçait à travers les feuilles et les enfants qui chuchotaient en dessous, mes sensations ont glissé dans celles de Tree of life. Ce n'était pas une simple interférence. On ne passe pas forcément un bon moment en regardant le dernier Malick, mais voilà un film qui nourrit, et qui accompagne.

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10 mai 2011

Pudeurs

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     Parler de soi ne va pas de soi, surtout quand on a une profonde cicatrice à faire voir, ou à faire valoir. J'évoquais dans un antique billet les profiteurs de souffrance, tristes alchimistes décidés à transmuer tout drame intime en décoration de vétéran. D'autres pourtant font le choix de la pudeur, choix casse-gueule comme on s'en doute, puisque la pudeur ultime consiste à soigneusement faire silence. Dire sans exhiber, évoquer sans larmoyer, décortiquer sans aplatir, trois auteurs sur une très étroite ligne de crète.

     Où on va, papa? Jean-Louis Fournier est un amuseur adepte des grammaires françaises impertinentes et autres guides pratiques décalés. D'une manière générale, il officie dans le registre potache et grinçant. Mais les hasards de la vie lui ont donné deux enfants lourdement handicapés. Que faire? Un témoignage potache et grinçant, Prix Fémina 2008. Le regard est certes novateur, décapant: le père, qui a "souvent manqué de savoir-vivre", blague autant que faire se peut sur sa progéniture qui "parle le lutin", a "de la paille dans la tête", semble être dotée d'un cou en "caoutchouc" et dont il faut se représenter le cerveau comme "une petite ampoule vacillante qui s'éteint souvent". Père indigne? L'auteur admet ne pas avoir été conforme à l'image du parent idéal qui sait voir la beauté derrière la grimace, le chant derrière le bafouillage: "avec vous, il fallait une patience d'ange, et je ne suis pas un ange". Ce que certains lecteurs semblent ne pas lui avoir pardonné, trouvant le portrait des deux infortunés trop négatif et applaudissant du même coup les mises au point bloguesques de l'ex-compagne de Fournier. Les autres apprécient au contraire cet aveu d'impuissance, ce double constat de semi-échec (l'enfant handicapé est "un miracle à l'envers"), aveu et constat rendus supportables par la drôlerie omniprésente _ pudeur oblige. Mais si certains commentateurs avisés ont parlé de malaise, ce n'est pas un hasard. Le livre est mince, très mince, et bourré de répétitions. Thomas, le fils cadet, qui répète sans cesse la même question anodine (mais au fond angoissante, dans son deuxième sens), est en quelque sorte "le roi du running gag" _ son père aussi. Tout au long des brefs chapitres, les mêmes expressions savoureuses,  les mêmes situations (par exemple les dialogues volontairement absurdes avec Josée, la bonne au solide bon sens), les mêmes procédés, avec notamment les développements convenus sur tout ce qu'ils ne feront jamais et qu'ils auraient fait s'ils avaient été normaux, ou encore les paradoxes un peu poussifs sur tout ce à quoi ils échappent grâce à leurs limites physiques et intellectuelles (devenir débiles à cause de la télévision, entre autres). On en arrive à penser que l'auteur n'a, au fond, pas grand-chose à dire sur ses deux fils; quelques notations montrent pourtant que la matière était riche, que les nuances psychologiques existaient, ne serait-ce que les différences de personnalité et de destin entre Mathieu le souffrant qui savait malicieusement perdre son ballon, et Thomas l'affectueux bavard _ différences hélas à peine esquissées. On peut certes y voir la gaucherie touchante d'un père qui s'est toujours senti loin de ses "deux petits oiseaux ébouriffés". Mais également, et c'est nettement plus gênant, la volonté obstinée de placer le bon mot, de coller à un cahier des charges stipulant que le gag devra frapper à chaque page, quitte à le forcer, quitte à ce que le gag apparaisse totalement gratuit. Ce n'est pas un hasard s'il invoque, explicitement et à plusieurs reprises, les mânes de Pierre Desproges et de Hara Kiri. La sincérité du père qui éprouve "peut-être des remords" ne fait pas de doute, mais le systématisme de l'amuseur finit par anesthésier ce qui aurait pu être un triple portrait cocasse et bouleversant. Restent un regard acide et juste sur l'attitude des gens extérieurs, et quelques passages où l'émotion est là parce que l'auteur oublie enfin sa politique de pilonnage humoristique pour se contenter de décrire: "Quand on leur met le corset, ils ressemblent à des guerriers romains avec leur cuirasse ou à des personnages de bande dessinée de science fiction, à cause du chrome qui brille. Quand on les prend dans les bras, on a l'impression de tenir un robot. Une poupée en fer. Le soir, on a besoin d'une clé à molette pour les déshabiller. Quand on leur retire leur cuirasse, on remarque, sur leur torse nu, des traces violettes que l'armature en métal a laissées, et on retrouve deux petits oiseaux déplumés qui tremblent".

    Tous les trois  Cette fois, c'est un premier roman de Gaël Brunet. La narration est encore assumée par un père de deux jeunes enfants, un musicien dont la vie "a volé en éclats" à la mort de sa compagne. De quatuor les voilà devenus trio. Ce n'est pas un énième roman sur le deuil, pas même sur la survie ou la renaissance _ même s'il en est aussi question, c'est d'abord un roman qui suit, avec limpidité et précaution, une vie qui se poursuit malgré tout, parce qu'avec deux jeunes enfants, un veuf n'a rien d'autre à faire que vivre pleinement. Et si le narrateur se demande, comme Fournier, "où nous allons comme ça tous les trois", la réponse sera nette: pas de destination prévisible, mais un "fil d'Ariane": leurs "trois ombres emmêlées" que le soleil couchant fait se projeter "très loin dans l'herbe". D'où là encore le choix d'une succession de fragments, des instants de grâces et de vacillements arrachés à la coulée du temps. Il est souvent question de vertige et d'équilibre dans ce livre, un équilibre sans cesse menacé par les brusques souvenirs et les accès de tristesse des enfants au détour d'un Bambi ou d'une fête des mères, "comme une balançoire qui va trop vite et trop haut. De laquelle on manque de tomber à chaque va-et-vient". Alors le père multiplie les "repères", les rites, les récurrences, autant de délimitations qui éloignent les enfants de la béance. Et de manière mimétique, l'écrivain instaure un rythme paisible, une succession de saynètes où le quotidien acquiert une puissance d'apaisement peu commune, où un parc ensoleillé devient un "Eden retrouvé", où en découvrant la mer les enfants sont "ébahis" et leur père "ébahi de les voir ébahis". Cette délicatesse est servie par un style d'une grande fluidité, mais qui n'en est pas moins ouvragé, contrairement à l'écriture d'un Olivier Adam auquel certains n'ont (déjà) pas manqué de comparer l'auteur. Le lecteur se laisse volontiers gagner par cette quiétude qui se déploie au dessus du vide. J'ai cependant été nettement moins convaincu par toutes les évocations des autres; autant les deux "vies en ébullition" sont observées avec justesse, autant les silhouettes qui gravitent autour m'ont semblé sinon stéréotypées, en tout cas fabriquées à l'excès: Maw l'indéfectible ami festif armé de son djembé, la vieille voisine sainte et agoraphobe, la belle famille qui en début de repas lance sans sourciller le traditionnel bénédicité (?!)... En somme, Gaël Brunet, c'est tout le contraire de Jean Louis Fournier: à l'aise dans la sphère intime _ au point que l'on oublie plus d'une fois qu'il s'agit d'un roman tant tout semble être pris sur le vif, plein de préméditation et d'artifice quand il s'agit de parler de l'extérieur. Et c'est finalement logique, dans une oeuvre qui évoque un père décidé à "nier [sa] propre vie d'homme" pour échapper à la souffrance, considérant ses enfants comme son centre de gravité, "un trésor en même temps que [son] épée de Damoclès".

     Dernières lettres à ma mère Le titre dit la vérité: ce sont les dernières lettres que Thomas Mèneret a écrites à sa mère, alors qu'il était soigné en hôpital psychiatrique pour dépression lourde. Difficile d'en parler, d'autres (peu) l'ont bien fait. Juste dire qu'il s'agit d'un témoignage d'une grande lucidité, sans la moindre afféterie, rédigé par un homme qui "zigzague entre des portes entrouvertes, si contraires", et qui permet de comprendre bien des choses.

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16 avril 2011

La littérature d'imagination: quand où pourquoi comment pour qui?

                                               Monde_imaginaire

 

      Le printemps a beau être revenu, je me garderais bien de me frotter à de si épineuses questions. Par contre, les poser à un praticien qui connaît son affaire, ah ça oui j'en suis capable. Ecoutons donc Laurent Gidon-Don Lorenjy, auteur entre autres d'Aria des brumes, de la série romanesque qui suit les aventures colorées de Djeeb, et de moult nouvelles où l'imagination _ mais pas que _ est à l'honneur.

 

 

1) Pourquoi, selon toi, la littérature de l'imaginaire connaît-elle un succès certain auprès du lectorat tout en restant sinon méprisée, du moins ignorée par les "prescripteurs"/critiques/théoriciens traditionnels de la littérature dite générale? Notamment, que penses-tu de l'étiquette "littérature jeunesse" qui reste bien souvent associée dans l'esprit des "littéraires"?

 

Il y a beaucoup de raisons à cela, souvent liées entre elles.

Pas mal d’adolescents lisent de la SF ou du fantastique à l’âge où ils souhaitent s’évader de leur quotidien. Puis ils grandissent, le quotidien les rattrape, et ils peuvent considérer avec mépris la période précédente et ses lectures. C'est de la psychologie à deux balles, mais c'est quand même possible.

Je n’ai pas de chiffre sur le poids du secteur jeunesse dans l’imaginaire, mais une bonne part des publications me semblent dirigée vers les jeunes, voire les enfants : les tables des libraires sont couvertes de SF, de fantasy et de fantastique pour des âges allant de 6 à 15 ans. Cela pèse peut-être sur l’image du genre.

Plus techniquement, l’imaginaire s’inscrit souvent dans une filiation touffue qui oblige presque à lire tout le corpus antérieur pour comprendre et apprécier l’apport d’un nouveau texte. Ce que nombre de critiques ne font pas, bien sûr, puisque les lecteurs ne le feront pas non plus (à part les acharnés). Ce qu’on ne comprend pas, on en vient vite à le mépriser. C’est sans doute pourquoi, quand des auteurs estampillés littéraires se risquent dans la SF ou le fantastique, ces mots sont bannis de toute communication. Quand c’est de la littérature, ce n’est forcément plus de la SF.

Il y a aussi le phénomène de la littérature d’exploitation, dans laquelle s’engouffrent des auteurs à la plume facile, soutenus par des éditeurs qui auraient tort de se priver : ça se vend très bien. Là encore, on a un effet de masse qui cache les vraies valeurs du genre.

Les choix graphiques jouent sans doute beaucoup. Pour une collection Ailleurs et Demain (Robert Laffont) aux couvertures métallisées mais sobres, combien de vaisseaux spatiaux et de filles à gros seins ? Même chez les fans, les graphismes habituels sont très critiqués. Pourtant, c’est ce qui s’achète : les chiffres contredisent le bon goût et n’aident pas à donner une image littéraire aux œuvres qui le mériteraient.

On peut regretter aussi le manque de figures légitimes des genres de l’imaginaire en France. Il n’y a pas, en face des Bogdanof ou de Werber, des auteurs dont le rayonnement hors littérature crédibiliserait le genre comme ont pu le faire Asimov, Tolkien ou Clark dans le monde anglo-saxon.

Enfin, il y a la tradition bien ancrée que l’imaginaire est une affaire d’idée, de concepts innovants, et non de personnages, de style ou d’ambition formelle. Si le genre lui-même se revendique ainsi, pas étonnant qu’il soit perçu comme peu littéraire.

Tout le monde a sa part de responsabilité, auteurs, éditeurs, libraires, critiques et lecteurs. Après, est-ce qu’on doit absolument courir après la reconnaissance de Saint Germain des Prés ?


2) Penses-tu qu'un auteur "d'imagination" aborde différemment son oeuvre qu'un auteur qui évolue dans des univers plus "réalistes"? Disposition d'esprit, sources d'inspiration, type de plaisir recherché/suscité, conception des personnages etc. Ou dit autrement: peut-on parler d'une ligne de démarcation nette, ou bien les ponts sont nombreux et les divergences ne portent essentiellement que sur les motifs, rythmes narratifs etc. (= par exemple, on retrouverait forcément des thématiques et des enjeux communs entre un chef d'oeuvre "généraliste" et un chef d'œuvre "d'imagination") ?

 

Ce que j’ai constaté, c’est qu’on attend souvent d’un auteur d’imaginaire qu’il rende compte avec précision de l’univers, de l’histoire, de l’idée qu’il a. J’ai entendu un auteur célèbre expliquer qu’il écrit pour qu’on le lise comme on regarde le fond de la mer : la prétention littéraire et la recherche stylistique troublent l’eau, alors que lui essaie d’écrire de la façon la plus transparente possible, pour que le lecteur ne voit que l’histoire, qui est au fond.

Je ne suis pas tout à fait d’accord, et si je voulais filer sa métaphore je dirais qu’une fois une certaine profondeur atteinte, on a besoin de la torche de l'écriture pour éclairer ce qui autrement serait invisible par manque de lumière.

De ce point de vue, on peut sans doute généraliser la fracture entre auteur d’imaginaire et auteur réaliste en disant que le premier fait avant tout confiance à ses idées, et le second à son âme. Ce n’est pas disqualifier l’un par rapport à l’autre : le même auteur peut écrire dans un genre ou dans un autre, mettre une fois en avant ses idées et une autre fois son être. Et il ne sert à rien de les opposer. Ce que tu dis est très vrai : un chef d’œuvre dépasse le genre et parle à chacun.

3) Quel rapport entretiens-tu avec la réalité lorsque tu crées un univers imaginaire? Transposition, excroissance, symétrie inversée, détachement complet (les ressemblances entre réalité et fiction seraient alors "fortuites"...), utopie/contre-utopie? etc.

 

 La réalité est partout quand j’écris. Je me souviens d’un auteur de SF qui affirmait qu’on avait droit à un gros mensonge au début du roman (le célèbre « Et si… ») et ensuite plus aucun ! Je passe mon temps à me colleter avec la réalité, une sorte de réalisme qui m’est propre : qu’est-ce que je m’autorise, qu’est-ce que mes personnages peuvent faire, qu’est-ce qui est logique dans telle situation, quel est le chemin logique d’une situation donnée vers celle que je veux atteindre… C’en est pénible, cette incapacité que j’ai à faire sortir un dieu de la machine.

Maintenant, de quelle réalité s’agit-il ? De celle que j’imagine ! Je ne suis limité que par mon imagination, non pas à transgresser les règles de la réalité, mais à inventer des règles logiques. Mais de quelle logique s’agit-il ? Encore une fois de la mienne. J’essaye d’éviter qu’un lecteur puisse venir me dire : « ça, en fonction du cadre de l’histoire, ce n’est pas possible ». Alors je réfléchis, je me prends la tête, parfois je me bloque et je change de logique… pénible.

Bon, maintenant, les grands mots : transposition, excroissance, symétrie inversée, détachement complet, utopie/contre-utopie… un peu tout cela, mon bon Seigneur. Disons que chacune des histoires que j’ai envie d’écrire prend place dans le cadre d’une vision du monde. Cette vision représente, en gros, ce que je vais m’autoriser dans la narration. Elle peut parfois être très étroite, proposer une toute petite excroissance de la réalité – comme dans Matin calme, nouvelle où l’on suit la promenade matinale d’un vieillard sans vraiment savoir s’il est sur ses pieds ou déjà mort – ou définir une utopie totale englobant l’ensemble de l’univers (j’exagère à peine) comme dans Et puis, Bang !. Là où l’imaginaire intervient en tant que genre littéraire, c’est justement dans l’étendue de la proposition. Une chose est sûr, à part quelques brefs défoulements sanglants j’essaie de malaxer la réalité pour l’ouvrir sur une histoire qui ne heurte pas mes convictions. Peupler la Terre de vampires ou envoyer l’humain à l’autre bout de la galaxie pour produire des scènes gore dépassées par le premier carambolage automobile sur nos autoroutes actuelles ne m’intéresse pas. Dans ce domaine, la réalité gagne toujours.

4) Pars-tu sur des schémas narratifs et des "matrices" de personnages dont le nombre te semble fini (comme Propp le formalisait pour les contes), ou considères-tu que les innombrables variantes rendent cette question inopérante? (je suis particulièrement preneur d'une réponse intégrant l'exemple de la saga Djeebesque :)

 

On rentre là dans la cuisine, et ce n’est pas facile de répondre parce que je ne me regarde pas trop écrire : je touille le brouet sans recul. En gros, j’ai constaté avec l’expérience que si je me lance dans une histoire dont je connais déjà la fin, je ne l’écrirai pas en entier : soit je m’arrête parce qu’elle m’ennuie, soit je dévie pour écrire autre chose qui me surprenne.

Maintenant, comment cela se frotte-t-il à la grille de Propp ? Il y a des intersections et des prises de distance. Mes personnages prennent gaillardement leur part des fonctions définies par Propp, mais souvent selon des intentions que l’on ne pourrait pas juger bonnes ou mauvaises. Ils ont des objectifs contradictoires, s’utilisent les uns les autres pour les atteindre avec plus ou moins de réussite, et ma fonction de narrateur consiste à isoler une chaîne d’actions, ou au moins un point de vue sur un ensemble d’actions, pour que le lecteur suive cette chaîne. Il y a rarement de situation initiale, d’épreuves qui transforment le héros pour conduire à une situation finale : le livre (ou la nouvelle) ouvre une fenêtre sur une zone d’espace et de temps qui a un avant, un après et un ailleurs.

C’est très sensible dans les Djeeb où l’on suit à la trace le personnage, on ne voit que ce qu’il voit, on ne juge une situation que par ses sens, ses envies, ses besoins. Il n’y a pas de bien ou de mal, d’amélioration à trouver pour obtenir une sorte de récompense finale. Juste un enchaînement de situations neutres qui ne prennent leur valeur narrative que parce que Djeeb s’y confronte. L’univers dans lequel il évolue pourrait se passer de lui, mais pas le lecteur qui a besoin de cette fenêtre Djeeb pour y entrer.

Et le premier lecteur… c’est l’auteur. J’utilise certainement un schéma et un nombre fini de variables comme le conçoit Propp, mais sans en avoir conscience ou en évitant d’en prendre conscience. Parce que ce que j’écris doit me surprendre. Quand un personnage entre dans une pièce, je ne sais pas ce qui s’y trouve. Je ne le vois qu’avec ses yeux. Quand un dialogue s’installe, je sais ce que veut chacun, mais je ne sais pas qui va l’emporter ou comment : je me laisse porter par ce qu’ils veulent et ce qu’ils sont. Ce qui entraîne souvent le récit dans des zones dont je n’avais pas la moindre idée en commençant.

D’où le reproche qu’on me fait de proposer des intrigues trop linéaire : une conséquence du mode d’écriture, rien d’autre. Une intrigue bien ficelée ne sortirait jamais de ma tête même si j’étais capable de la concevoir. Une fois tout bien mis en place, je passe à autre chose parce que la partie écriture d’un texte sans surprise pour moi n’est plus que de la dactylo.

5) Enfin, quelles références passées ou présentes (3 ou 4) te paraîtraient "incontournables", pour quelqu'un qui désire découvrir les richesses de cette littérature?

 

Voilà une question un peu vache, parce qu’elle trahira mon âge et me fâchera avec tous ceux que je ne citerai pas. On peut se plonger avec profit dans Jules Verne, Lovecraft et HG Wells, ne serait-ce que pour constater d’une part l’antériorité de la plupart des thèmes actuels (à part le cyberpunk, je n’ai pas l’impression qu’on ait inventé grand chose depuis), et d’autre part le côté littéraire de leurs styles. Ces auteurs n’écrivaient pas plat, en se limitant à l’histoire et à la description des décors, comme on voudrait trop souvent le faire aujourd’hui.

Sinon, il FAUT lire Dune, 2001 l’Odyssée de l’espace, la trilogie Lyonesse de Jack Vance (tellement mieux que le Seigneur des Anneaux), Tous à Zanzibar, et la Horde du Contrevent. Ceci en apéritif, bien sûr.


     

     Merci pour toutes ces réponses!

     (et doublement merci, puisqu'à l'origine je posai ces questions, il y a quelques mois, pour mon travail et non pour mon blog, dans le secret d'une correspondance internautique)

 

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30 octobre 2010

"Un poids, une place"

                                      meteo_italie_1351086780_1362832

     Nul ne l'ignore, l'ami Christian Domec, artisan-maître d'oeuvre des Penchants du roseau, tient à son titre d' "apprenti-libraire", en dépit du bon sens (des affaires), semant stupeur et consternation au pays des "professionnels". Ce qui n'empêche pas sa petite entreprise d'ignorer superbement crise et pilon. Tranquille dans son coin centrifuge, il découvre, recueille, édite, bichonne, manufacture, publie, expédie, promeut des textes qu'il estime être de qualité. Il fallait bien qu'un jour, au sous-sol, nous nous décidassions (Bescherelle 2006) à vérifier l'exactitude de l'information, faisant montre pour l'occasion d'une impartialité apte à endiguer tout débordement de sympathie.

     Commande fut donc passée. Un objet livresque arrive dans des délais postaux plus qu'honnêtes, exemplaire n°17, très bon numéro, mais franchement qu'est-ce que ça prouve. Passons donc aux choses sérieuses, une batterie de tests attend le candidat. Ecartèlement des couvertures jusqu'au décollage central; pages multi-cornées; feutre effilé tâchant de traverser la page de garde par pression insistante; exposition sur radiateur brûlant; oubli dans le jardin au soir, récupération le matin après nuit pluvieuse; prêt à enfant de moins de trois ans désoeuvré, muni d'une paire de ciseaux et doté des pleins pouvoirs; chat aux poils tombants voulant absolument dormir sur la 4° de couverture puis facétieux ou nerveux cherchant de sa patte griffue quelque rongeur à l'intérieur; café malencontreusement renversé, miettes de gâteau coagulées, grand enfant zélé jetant le tout à la poubelle. Rien à faire, l'objet conçu par l'apprenti libraire  garde une insolente tenue, sobre, souple, élégant, agréable, même au dernier stade de maltraitance il refuse de se dissoudre. Méticuleux, nous pensons un instant le passer à la machine à laver puis nous ravisons: si l'objet se défend si vaillamment, c'est que peut-être le texte qu'il sert présente quelque intérêt?

     Et il faut bien confirmer la chose: Le Souvenir de personne, de Cécile Fargue, mérite le détour. Ce n'est pas un roman, c'est une "lettre" adressée à Sébastien, jeune adolescent des rues mort d'overdose quelque part, suivie de fragments d'existence _ un bout d'existence que la narratrice partagea avec ce même Sébastien. Un témoignage? Pas tout à fait, le terme est récusé "parce qu'il y a cette idée d'à charge et à décharge, cette idée de transformer un être en étendard". Beaucoup d'épanchement sans doute, de pathos intimiste? Non plus, car "c'est un loisir de riche que d'être pour soi complaisant". Juste du factuel, le récit d'un quotidien oublié ramené à la conscience? Non encore, ça ne serait pas suffisant: "les faits ne sont jamais que les résidus de ce qui a été vécu", guère plus éclairants que ce qui peut être consigné dans tout "registre".

     Alors? On y trouvera bien sûr des faits et gestes baignés de tristesse, un magnifique portrait en mouvement, la chronologie d'un voyage au bout de la déchéance, la rage froide contre tous ceux qui contribuent à faire disparaître un Sébastien par action ou par omission, du lyrisme également _ mais tout cela emporté, dépassé par une écriture attentive, attentionnée même, évitant le double piège du voyeurisme et de la mièvrerie. Car l'attention est extrême, c'est une attention de soeur, de mère, d'amante, pour qui chaque silence, chaque inflexion de voix, chaque geste à peine ébauché, chaque occasion manquée ont beaucoup à dire. Pour aller à l'essentiel, il faut passer par les petits riens que personne ne remarque: "Parfois, par je ne sais quelle grâce, il arrive que la vérité d'un être, pourtant si complexe qu'il est impossible jamais de la saisir toute entière, se prenne soudain au fil tendu d'un détail, qu'elle s'y cristallise". Le Souvenir de personne, c'est ça: une succession de détails, une succession de grâces, au plus prêt de la vérité d'un être, Sébastien, dont tout le monde se détournait et qui avait lui-même appris à se détourner de tout le monde.

     Quelques mois d'un couple improbable, hors contexte _ de la trajectoire du garçon on ne sait pour ainsi dire rien, et sa mort annoncée ne sera pas décrite _ les amateurs de racolage seront déçus, les adeptes des tenants et aboutissants idem; mais le peu qui est noté est d'une telle intensité que Sébastien pour qui la parole était subterfuge ou effort surhumain acquiert "un poids, une place" au fil des pages de Cécile, jusqu'à faire de presque chaque instant retenu une "vie en accéléré". Pas d'étalage sordide donc, mais guère d'angélisme non plus, la pudeur passe par la poésie des mots, par de discrètes allusions à Prévert, à Brel, jamais par le souvenir édulcoré: ainsi les papis pervers, les shoots dans des toilettes puantes, la prostitution à la va-vite, les brutalités humiliantes des "clients" ou des voyous, le corps lentement supplicié, l'indifférence ou les sarcasmes des gens ordinaires, la victime devenant capable de violence obscène à son tour, devenant capable de gâcher les moments privilégiés, rien n'est caché au lecteur. Puisqu'"il n'est rien que le regard humain ne puisse soutenir".

     On comprend  que la narratrice ait attendu quinze ans pour tenir sa promesse. C'est tout le contraire de ces auteurs qui se flattent sottement d'écrire dans l'urgence. Il importait ici non pas de dire, mais de dire bien. Le Souvenir de personne n'évoque pas la misère humaine, mais avant tout l'être aimé. L'histoire d'une jeune fille qui croise son premier "Autre", prête à partager sa vie de "resquilleur", prête à partir avec lui en fous rires, "de ceux dont on se travestit dans l'espoir de voir se fendre les masques", prête à suivre sa démarche cassée, à le côtoyer aussi bien dans les petites utopies que les mornes horreurs, "submergée à chaque fois d'amour et d'effroi". Un amour total, qui continue à dire "tu" quand il s'agit de raconter, qui ne fait pas le tri, exclusif _ jusqu'à exclure, par un subtil jeu de miroir, les autres, ceux qui vivent dans les préoccupations normales.

     De fragment en fragment, on évolue dans un monde où l'on ne dit pas "merci", le mot étant truqué par les menaces de la condescendance ou devenu "trop lourd". Un monde qui voit les enfances disparaître au contact de réalités grimaçantes. Pourtant le rêve enfantin n'est jamais loin, presque à portée de main. Perchés sur un arbre sans cabane où "on fait semblant d'être les Indiens de notre histoire", ou buvant une "grande rasade de cet alcool qui rend propre" (l'eau de Cologne) comme un élixir du pauvre, ou passant aux yeux d'un "clodo" un peu fou pour "le passeur de nuit" maître de rassurantes clés imaginaires, ou comment transformer un geste de mépris et de défense _ la copine qui s'essuie la manche _ en comptine urbaine, "un deux trois", ou Sébastien mimant avec dérision et sérieux le geste du jardinier: autant de moments où le quotidien le plus désespérant semble prêt à céder aux jeunes élans de vie, où par la magie du jeu l'existence semble soudain pouvoir être autre.

     Le livre fait bonne figure, ne coûte pas cher, ne pèse pas lourd, et il prendra peu de place dans la bibliothèque. "Je me demande où est planquée ton âme", s'interroge la narratrice. 118 pages de justesse et de beauté apportent de sérieux éléments de réponse.

16 octobre 2010

Leçon d'écriture

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     C'est un peu misérable à dire, mais parfois il faut attendre qu'un écrivain en vienne à disparaître pour s'aviser de son existence. Jacques Chessex est assurément un écrivain connu, mais moi je ne voyais pas du tout qui c'était _ il faut dire qu'il habitait un pays bizarre, un pays presque français mais en fait non et que je situe mal sur la carte. Et ce jusqu'à sa mort brutale (et relativement spectaculaire) en 2009. Là, grâce à de multiples hommages et rétrospectives, je commençai à entrevoir. Et de fil en aiguille, ce qui devait arriver arriva: hier à la médiathèque j'emprunte mon premier Chessex, Le vampire de Ropraz. Et voilà que je balance sur mon blog le premier chapitre in extenso, sans autre forme de procès. Parce que si ça ce n'est pas une leçon d'écriture, autant cramer tous les livres tout de suite. 

"Ropraz, dans le Haut-Jorat vaudois, 1903. C'est un pays de loups et d'abandon au début du vingtième siècle, mal desservi par les transports publics à deux heures de Lausanne, perché sur une haute côte au-dessus de la route de Berne bordée d'opaques forêts de sapins. Habitations souvent disséminées dans des déserts cernés d'arbres sombres, villages étroits aux maisons basses. Les idées ne circulent pas, la tradition pèse, l'hygiène moderne est inconnue. Avarice, cruauté, superstition, on n'est pas loin de la frontière de Fribourg où foisonne la sorcellerie. On se pend beaucoup, dans les fermes du Haut-Jorat. A la grange. Aux poutres faîtières. On garde une arme chargée à l'écurie ou à la cave. Sous prétexte de chasse ou de braconne on choie poudre, chevrotine, gros pièges à dents de fer, lames affûtées à la meule à faux. La peur qui rôde. A la nuit on dit les prières de conjuration ou d'exorcisme. On est durement protestants mais on se signe à l'apparition des monstres que dessine le brouillard. Avec la neige, le loup revient. Il n'y a pas si longtemps qu'on a tué le dernier, en 1881, sa dépouille empaillée s'empoussière à douze kilomètres dans une vitrine du musée du Vieux-Moudon. Et l'horrible ours venu du Jura. Il a éventré des génisses il n'y a pas quarante ans dans les gorges de la Mérine. Les vieux s'en souviennent, ils ne rient pas à Ropraz ni à Ussières. Au temps de Voltaire, qui a habité le château d'en bas, au hameau d'Ussières, les brigands attendaient sur la route principale, celle de Berne, des Allemagnes, plus tard les soldats de la Grande Armée rançonnaient les honnêtes gens. On fait très attention quand on engage un trimardeur pour la moisson ou la pomme de terre. C'est l'étranger, le fouineur, le voleur. Anneau à l'oreille, sournois, le laguiole glissé dans la botte. Ici, on n' a pas de grands commerces, d'usines, de manufactures, on n'a que ce qu'on gagne de la terre, autant dire rien. Ce n'est pas une vie. On est même si pauvres qu'on vend nos vaches pour la viande aux bouchers des grandes villes, on se contente du cochon et on en mange tellement sous toutes ses formes, fumé, écouenné, haché, salé, qu'on finit par lui ressembler, figure rose, hure rougie, loin du monde, par combes noires et forêts. Dans ces campagnes perdues une jeune fille est une étoile qui aimante les folies. Inceste et rumination, dans l'ombre célibataire, de la part charnelle à jamais convoitée et interdite. La misère sexuelle, comme on la nommera plus tard, s'ajoute aux rôderies de la peur et de l'imagination du mal. Solitaire, on surveille la nuit, ébats d'amour de quelques nantis et de leur râlante complice, frôlements du diable, culpabilité vrillée dans quatre siècles de calvinisme imposé. Sans répit déchiffrer la menace venue du fond de soi et du dehors, de la forêt, du toit qui craque, du vent qui pleure; de l'au-delà, d'en haut, de dessous, d'en bas: la menace venue d'ailleurs. On se barricade dans son crâne, son sommeil, son coeur, ses sens, on se verrouille dans sa ferme, le fusil prêt, l'âme hantée et affamée. L'hiver attise ses violences sous la longue neige amie des fous, les ciels rouges et bistre entre aube et nuit déshéritée, le froid et la mélancolie qui tend et ronge les nerfs. Ah j'oubliais l'effarante beauté des lieux. Et la pleine lune. Et les nuits de pleine lune, les prières et les rituels, les couennes de lard frottées sur les verrues et les plaies, les potions noires contre la grossesse, les rituels avec des poupées de bois mal dégrossi crevé d'épingles, martyrisé, et les sorts jetés par des fourbes, les prières pour la tache des yeux. On retrouve encore dans les greniers, les appentis, des grimoires et des recettes de décoction de sang menstruel, de vomi, de bave de crapaud et de vipère pilée. Quand la lune éclaire trop, garde-toi de bric et de brac. Quand la lune arrive tôt, garde le serpent au sac. La folie gagne. Et la peur. Qui a glissé dans la soupente? Qui a marché sur le toit? Veille sur ta poutre et ta fourche, avant le secret des gouffres!"   

       Là où un Philippe Claudel (exemple pris au hasard) va asséner des pages et des pages de neiges lourdes et de gares désertes pour que gentil lecteur comprenne que notre monde est décidément bien froid et inhumain, accumulant les couches d'indices les unes sur les autres, cimentées par un symbolisme transparent quoique pachydermique _ et le tout en ahanant; Jacques Chessex, lui, semble décidé à griller toutes ses cartouches en quelques dizaines de lignes: modèle de densité littéraire, d'immersion, de polyphonie, d'humour grinçant, de tension romanesque, de clarté centrifuge, de nervosité stylistique, de jeu malicieux avec les références. On se demande bien ce qu'il va pouvoir raconter ensuite. Alors on tourne la page et on se rend compte que ses sacs de munitions sont encore pleins. Waoh.   

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[petit jeu d'observation pour tout enfant qui se serait retrouvé, par mégarde, sur ce blog (pauvre gosse): regarde attentivement les photos du dessus et essaie de deviner qui est Jacques Chessex et qui est Philippe Claudel]

    

    

Posté par Marc Sefaris à 12:55 - - Commentaires [14] - Permalien [#]
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