La littérature du sous-sol

Ici, on parle littérature, mais ça se passe dans le sous-sol parce qu'on n'a pas été invité au salon.

08 novembre 2009

Le repos du guerrier fonctionnaire

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     Etant donné qu'il est hors de question de bloguer plus de six mois dans l'année; sachant qu'après la nécessaire pause estivale il convient d'observer une confortable pause hivernale; prenant en compte de nouvelles velléités d'écriture comme prétexte à une paresse grandissante; et considérant que tout va pour le mieux dans le monde de la littératuréditioncritiquefestivalblog puisque tous les grands prix littéraires ont été distribués à qui de droit,

      je déclare ouverte la grande hibernation semestrielle du sous-sol.

     Prévoir quatre mois pas très denses (déjà que). Permission de m'oublier sur cette durée. Mémoire souhaitée le moment venu. Merci.

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31 octobre 2009

"Hissez le grand mât, mes amis"

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      Hyrok, premier roman de Nicolaï Lo Russo, est un livre d'ogre affamé: il bouffe tout, personnages à la dérive, société trompeuse de l'"hyperchoix", avenir inquiétant, surchauffes sexuelles et amours fragiles, passions et contrefaçons de l'Artiste, plants de basilic, Suisse bucolique, milieu éternellement déliquescent de la mode, compétitions aux règles pipées, mirages de l'image, famille lointaine je vous aime, tout ou presque y passe, et c'est peu de dire que le projet est ambitieux.

      Pour avaler sans indigestion autant d'ingrédients, le lecteur suit les traces de Louison Rascoli, héros énergique et désespéré, photographe à l'oeil sûr mais qui a le malheur d'aimer les arbres, la chair ferme, la beauté, et il lui arrive même, le pauvre homme, de citer Jean-Jacques Rousseau. Autant dire que sa traversée du monde de la photo d'art sera douloureuse: on lui demande d'être dans le "move", d'être "réactif" avant d'être "créatif", autrement dit d'oublier d'être un artiste expérimentateur pour devenir "un véritable animal social, leste, opportuniste, malin, tout de contacts vêtu". Il essaie de jouer le jeu, conscient de ne pas avoir trop le choix et croyant correspondre à son époque, il fait sien l'idéal d'"un état incertain, indécidable", affectionne les "situations transitoires" _ mais les aléas du métier et sa lucidité ne lui feront pas de cadeau: il voit bien que le monde entier fonctionne comme ces fêtes "hype" où l'invité moyen croit naïvement qu'à force de patience il va pouvoir se trémousser avec le gratin, alors que la festivité tourbillonnante et le contact facile ne font que masquer une réalité beaucoup plus simple: tout s'incline et s'annule devant la puissance, elle-même obtenue par l'argent et les réseaux sociaux. Pour Louison Rascoli et ses pairs c'est tous les jours "la Sainte-Salope". On leur parle innovation, initiative et on attend d'eux conformisme, soumission.

     Louison le quadra engloutirait ce qui lui reste d'énergie dans l'addiction à l'imagerie pornographique s'il ne rencontrait pas, à mi-parcours, la jeune Violette. Elle sera la bouée de secours et le coup de grâce. A la fois émouvante victime et vitrine magnifique d'un système où le "fashion" et l'hyperflexibilité règnent en maîtres, Violette, la "speedy flower", s'adapte, butine, joue, blogue, s'exhibe, s'éclate, se prête à plusieurs hommes fortunés, tient le coup en s'étourdissant de relations sans affectif _ pense-t-elle. "Experte dans les pirouettes", elle fait partie des "zappeuses de grand chemin" mais qui, immanquablement, se trouvent être "les zappées par le destin, aussi". Fuite en avant. Les deux amants, chacun à leur manière, anticiperont les temps futurs, feront dans la surenchère _ conversations croisées, triches, détours, aveux, aveuglements, saut dans l'inconnu.

     L'écriture d'Hyrok tient la distance: il s'agit de rendre compte d'un mouvement continu, frénétique, d'un "éclatement" de la parole et de la pensée, et en même temps de lutter contre ce chaos programmé. "L'écriture est vertige et le vertige m'attire", dit Louison. L'auteur se jette dans le vide sans frémir, décidé à exploiter avec bonheur toutes les ressources du roman, ce fantastique genre bâtard qui, on l'oublie trop vite, accepte tout, absorbe tout, malaxe les discours les plus disparates. Se succéderont ainsi, d'une manière étonnamment fluide et naturelle: romanesques aventures d'un ambitieux déçu façon Balzac (passages très réussis, haletants _ même pour le lecteur néophyte, consacrés aux tentatives de percées du photographe méritant), fragments poétiques, morceaux d'essai anthropologique, récits rageurs à la verve célinienne (hommage parfois appuyé, comme l'usage de l'adverbe "absolument" en fin de phrase), transcriptions de paroles "saisies sur le vif" par dictaphone, schémas, écriture-délire (les dernières pages du héros au bout du rouleau qui tendent vers le Journal d'un fou de Gogol), dialogues et billets made in internet avec massacre jouissif de la syntaxe et de l'orthographe traditionnelles, traquenards narratifs (un carnage qui n'en est pas un, ou encore la blancheur de la photo la plus chère du monde présentée à la première page du Prologue, blancheur dont on ne comprendra le sens véritable que 500 pages plus tard), citations en ouverture de chapitres intégrant joyeusement Laurent Voulzy ou Scarlett Johansson, sans parler des multiples inventions et détournements de références...

     Ces différentes couches de discours ne sont pas le fait d'une simple volonté ludique (quoique), elles apparaissent nécessaires pour traquer, au sein d'un univers de plus en plus factice, vacillant, flouté, la vérité humaine qui subsiste malgré tout dans l'émotion. Louison Rascoli, qui songe un moment à écrire un roman d'anticipation, note: "Relire 1984, Huxley aussi, ce genre de dystopies, essayer d'être aussi réaliste, mais travailler l'émotif, travailler le nerf... C'est ça qui manquait à ces bouquins si je me souviens bien... je les avais trouvés géniaux, incroyablement visionnaires, mais froids, cliniques... schématiques". Voilà: introduire de la vitalité émotionnelle dans un roman d'analyse par ailleurs parfaitement pessimiste, comme un moteur, un contre-poison et un but à atteindre. Du coup, plus que la formule exacte, c'est le ton juste qui compte, avec ses redites ou ses ratures. En parcourant les phrases, on a parfois l'impression d'une politique de terres brûlées: tout n'est pas à garder ("pas de sushi", franchement, cet atroce vieux jeu de mots... ou encore certains portraits satiriques caricaturaux), mais tout s'enchaîne avec un sens du rythme enviable, et on avance dans le roman, gagné par l'énergie et les émois des héros, on s'y enfonce comme on s'enfonce dans l'authenticité humaine, avec ses grâces et ses lourdeurs.

     Alors il y a bien des passages où l'auteur, soucieux d'aller au bout du bout de la réalité qu'il prend à bras le corps, cède à la tentation de tout dire, de tout dévoiler dans sa lumière "scialytique". Face à un univers de faux-semblants, tout nous sera explicité: c'est cohérent, c'est courageux, mais il y a le revers de la médaille. Ainsi pas une fêlure des personnages principaux qui ne trouvera ses tenants et aboutissants (même la strophe manquante du poème qui "explique" Violette _ lacune qui permettait au lecteur de supputer, d'imaginer _ paf on nous la met en mains à la toute fin, ah d'accord c'était bien ça...). Et puis quelques considérations didactiques, notamment dans la bouche de Hope, le fils du futur, sur des points que là encore le lecteur pouvait fort bien reconstituer tout seul. Mais tout cela est balayé par un souffle narratif impressionnant, une belle réflexion et, plus inattendu dans le cadre d'une gigantesque "dislocation", une gaieté d'ensemble qui fait refermer ce livre dense et sombre avec le sourire.

D'autres regards du côté, notamment, de Thomas et de Leo Nemo, et une interwiou menée par Marie.

PS: vous aurez peut-être reconnu, sur la quadruple photo miniature, la tour Wu-Jing. Sinon, achetez le roman et voyez page 503.

    

    

    

25 octobre 2009

Rudyard Kipling n'avait pas tout dit

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      Si tu peux voir refusé cinquante fois ton manuscrit

     Et comme un con continuer à timbrer des enveloppes

     Ou perdre en un coup de téléphone tout espoir chez Gallimard 

     En disant encore merci au revoir madame;

     Si tu peux écrire des textes sans te prendre la tête,

     Si tu peux être ambitieux sans trop te crever

     Et, te sentant méprisé, mépriser à ton tour;


     Si tu peux supporter de voir le buzz des autres

     Assuré par des crétins pour assouvir des arrivistes,

     Et de toi-même tourner en rond, lu par personne; 

      Si tu peux faire bonne figure quand on te dit qu' t'es naze,

     Si tu peux être fielleux en encourageant les autres wannabe

      Et si tu peux choyer tes amis internautes

     En leur balançant toujours le même commentaire creux;


      Si tu peux dialoguer chez Assouline sans perdre ton sérieux,

     Chez Wrath sans être insultant et chez leo sans devenir fou;

     Si tu sais plagier discrétos des bouts de nouvelles,

     Si tu peux faire des posts racoleurs mais jamais litigieux

     Et maintenir un semblant de réseau en t'agitant sur la toile;

     Alors  tu accumuleras retroliens et classements wikio

     Et, ce qui vaut bien mieux que le Goncourt et le Nobel,


     Tu seras un Blogueur influent, mon fils.

    

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18 octobre 2009

Mirifiques déroutes

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      Conquistadors d'Eric Vuillard n'ira pas conquérir les grands prix littéraires de l'automne, question de réseaux, d'époque _ c'est pareil. Mais voilà une oeuvre à la densité peu commune, grave et escarpée comme une épopée, agile comme un roman, belle et fulgurante comme un poème.

     Il est question d'un double désastre retentissant: les Espagnols de Pizarre, quelques centaines de mercenaires braves et sournois, mettent à sac un empire fabuleux et craintif. Il ne s'agit pas seulement de narrer des exactions dont on sait déjà presque tout, mais d'évoquer la chute sans fin qui unit vainqueurs et vaincus. Comme dans tous les grands textes épiques, l'oeuvre se clôt sur un double deuil. Funérailles de Patrocle et d'Hector au dernier Chant de l'Iliade, morts simultanées de Mâtho et de Salammbô imaginées par Flaubert, ici anéantissement de l'âme indienne et déchéance vertigineuse des bourreaux qui se déchirent. Et au coeur de ces catastrophes jumelles qui mènent droit à notre civilisation moderne, l'Histoire se scinde en dizaines de petites épopées avortées, dérisoires, méritantes, oubliées. Ils s'appellent De Soto, Benalcazar, Orgonez, Alvarado, Challco Chima, Manco Inca, et tant d'autres dont le lecteur suivra les prouesses désordonnées, le long de précipices et de brefs chapitres aux descriptions rares mais d'une précision sensorielle saisissante. Et comme dans tout grand récit épique, les scènes semblent se répéter, expéditions, combats, complots, atermoiements, mises à mort, en d'incessants mouvements de balancier qui engloutissent  hommes, cités et espérances. Mais il suffit d'un adjectif adroitement placé ou d'un rythme nouveau pour que le énième  geste de guerre ou d'abandon apparaisse unique. Les conquistadors se trouvent désemparés sur ces terres d'altitude si étrangères (seul Pedro le fou y trouve immédiatement ses marques) et pourtant ils sont sans cesse ramenés à l'intimité de leur enfance espagnole, en contemplant un buisson ou en entendant une vieille chanson indienne. De la même manière, Eric Vuillard ne cesse de surprendre le lecteur, multipliant les incartades narratives, les prolepses à contre-temps, les intrusions d'un "je" désinvolte, les métaphores incongrues, tout en le berçant de son écriture homogène et douce.  Impitoyable hauteur de vue et chant familier, c'est l'un des mille paradoxes de Conquistadors.

     C'est que l'auteur semble décidé à nous conter, par delà la chronique historique, les périples de l'âme humaine.  "Il y a un mélange inexplicable dans le caractère de ces guerriers espagnols. Pieux et croyants comme les meilleurs des chrétiens ils invoquent Dieu d'une âme ardente et commettent les pires atrocités. Capables des exploits les plus héroïques, ils se trahissent et se combattent les uns les autres de la façon la plus honteuse, et en dépit de leurs actions méprisables ils ont un sens élevé de l'honneur et un sentiment étonnant, vraiment remarquable, de la grandeur historique de leur tâche" disait Stefan Zweig dans le chapitre des Très riches heures de l'humanité consacré à Balboa. Eric Vuillard explore plus profondément, couteau du sacrificateur en main, les entrailles de ces "géants maladroits". Et au moment où ils sont à nu, poussiéreux, expirants, le même Eric Vuillard recueille leurs dernières confidences avec compassion. C'est que "l'âme est une poignée de terre, ration d'amour, jetée aux chiens". Les conquistadors de Vuillard sont venus pour s'emparer de l'or que l'on trouve, leur ont dit les légendes, en quantités prodigieuses au Pérou, auprès de l'Inca.  On ne leur a pas menti. Mais aucune richesse ne saurait les satisfaire, l'or ne sera jamais assez pur, assez décisif, le plus grand amoncellement de métal précieux ne vaudra guère plus que "bouillie jaune, plaque molle, fiente". Ce qu'ils désirent derrière l'or, c'est "un coffre grand comme le monde et dur comme le roc, car ils voulaient tenir l'âme et le monde". Leur quête d'absolu prend alors des allures de fuite en avant: ça sera la grande "chasse à Dieu" _ massacre des idolâtres, croix plantées au petit bonheur la chance, brusques et brèves effusions de piété enfantine, puis le rêve insensé de découvrir et de se rendre maître d'un nouvel Eden, d'une innocence première. "A un vertige de posséder succède un vertige de perdre", les arquebuses et les  charges de cavalerie ne peuvent rien y changer. A défaut de désir comblé et sanctifié, il pourrait y avoir la rageuse quête à rebours: celle de l'abjection, de l'âme qui se baigne dans le sang des innocents. Pizarre et les siens sont tentés, il y aura bien des massacres gratuits, mais la fatigue finit toujours par les accabler. La gloire chevaleresque et la sainteté leur échappent, il en sera de même de la folie meurtrière.

     Conquistadors, oeuvre de conteur mais aussi de moraliste, relate ainsi le lourd châtiment qui pèse sur les vainqueurs; ça ne sera pas la mort _ la mort qui apparaît presque comme une délivrance, le retour en enfance fugace mais salvateur _ ni même la mort infamante: rongé par la syphilis, ou assassiné à la fin d'un repas par d'anciens frères d'armes, ou fiévreux sur les rives d'un autre continent. Le véritable châtiment, c'est la sensation, la certitude de ne pas avoir vécu, au mieux d'avoir traversé la vie comme un théâtre, de n'être qu'un "hidalgo d'opérette". Cette sinistre révélation existentielle revêt de nombreuses formes: l'action est un leurre, puisque "le présent est toujours charogné du passé"; la vie des guerriers envieux devient une longue "procédure", ils se perdent en "finasseries" juridiques dénuées de sens et d'effet; ils se regardent les uns les autres comme de simples personnages de "tapisserie" ou de "vitrail", figés et fictionnels; Pizarre croit s'effondrer comme une statue d'argile après avoir violé une princesse; et finalement, eux qui vécurent de manière intense et inouïe, ils doutent de la réalité de leurs propres aventures: suis-je seulement venu au Pérou? se demande le conquistador épuisé. Les promulgations de puissance ne rendront pas plus tangibles ces réalités qui s'effilochent, car le langage lui même est corrompu, trompeur, inapte: "Il y avait quelque chose d'inexistant dans les mots". C'est pourquoi les thèmes de l'inachèvement et de la déchirure reviennent de manière obsessionnelle dans le roman. Les principaux acteurs du drame, Pizarre, Almagro, et même Atahualpa l'empereur sont tous des bâtards, en quête d'une légitimité qui ne sera jamais totale. Il y aura toujours un demi-frère pour réclamer sa part ou, tout rival écarté, une conscience de l'indignité. L'unité est impossible. La guerre civile est partout, en chacun de nous.  "Un visage humain vu de face", assène le narrateur, est en réalité "fait de deux profils qui s'affrontent" _ d'où la photo d'Eric Vuillard sur le bandeau, à la manière d'une médaille antique, de profil, la seule posture qui permette à un humain de s'incarner, d'un côté puis de l'autre?

     C'est en tout cas ce principe qui préside à l' écriture oxymorique de Conquistadors. Tout appelle son contraire, parce que tout naît de la confrontation intérieure. L'impulsion de Pizarre qui lui permettra de plonger ses mains dans un empire et d'évincer le pâle Almagro? "Sa haine et son amour de Dieu", " sa haine et son amour du roi". La fascination qu'exercent les paysages des Andes, successions de cimes, de forêts, de déserts? "Une telle profusion de vie, et qui sentait la pourriture". Et ce paradoxe fondamental, lourd de conséquences sanglantes: derrière toute vengeance, toute brutalité, il y a, en creux, le mouvement de "l'amour" et du "pardon". Ces grands sentiments antagonistes ne sont pas diffus, abstraits, mais violemment incarnés dans des corps souffrants, qui s'écharpent, qui se démembrent, qu'il faut "creuser" jusqu'à l'"os". Pourtant il y a des moments où l'affrontement s'estompe, la nuit notamment, temps de trève pour les Incas, mais surtout repos qui transfigure les conquistadors: "Ils dorment. Comme des enfants travestis en croisés". Mais si la nuit est bien "le plus beau voyage", il faudra se réveiller, affronter de nouveau le soleil et la déception. Il y a aussi ces éclairs d'humanité, où les ennemis acharnés se reconnaissent soudain frères dans l'affliction, même au coeur de la bataille: "Par moments, Hernando croisait le regard de l'Inca et ils échangeaient des confidences interminables à travers les cris et l'éclat des épées". Plus fondamentalement, Espagnols et Indiens partagent une même émotion qui exalte et paralyse: l'effarement (l'adjectif "effaré" est sans doute un des plus répétés). Alors, pour traduire ces amorces de réconciliation humaine, les phrases ciselées, définitives, se voient parcourues de failles humoristiques, d'échappées poétiques, et les mots "de pierre" comme les momies que l'on déplace tiennent des "conciliabules farfelus". Et puis parfois, plus simplement encore, quelques notations, en marge des longues marches ou des massacres, qui disent la beauté de l'instant, l'éclat de la vie humble, la douceur d'un chemin neigeux. 

     "C'est cela parler, écrire, cette tentative désespérée d'atteindre les côtes brumeuses du monde". En suivant les conquistadors dans leurs perditions, Eric Vuillard, capitaine de guerre et confesseur, nous aura fait aborder, avec une énergie et une délicatesse impressionnantes, un continent de brume fait de chair, de tristesse, de mystère et d'élévation.

Un regard parallèle et plus complet chez Stalker, et des discussions intéressantes du côté de l'éditeur Léo Scheer.

10 octobre 2009

La littérature sur papier pas glacé

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     Entre autres minables vices, je lis régulièrement Le Magazine des Livres. Eh oui. Je le lis tellement régulièrement que j'éprouve, depuis un certain temps, la nécessité d'en parler ici. Il est entendu qu'il n'y a rien à dire, ou si peu, sur le leader (pour combien de temps?) Lire, chaque mois un peu plus mince et un peu plus lisse (malgré la minuscule et poussive rubrique "Le Match" où le minimum syndical de cassage de livres est scrupuleusement respecté). Mais Le Magazine des Livres, ah oui alors! Car disons-le tout de suite: ce dynamique bi-mestriel, qui essaie à intervalles réguliers de devenir mensuel, est à la fois tout pourri et très riche.

     Au chapitre tout pourri: un nombre extraordinaire de coquilles dans chaque numéro, à croire qu'ils organisent un concours interne _ la victoire à celui qui aura le plus triplé les consonnes, bouffé les syllabes, écorché les noms _ à moins que l'hypothétique correcteur ne soit constamment bourré, comme doit l'être le maquettiste qui, lui, met un point d'honneur à scinder les interviews ou les extraits selon un savant découpage de pages et de colonnes fondé sur l'aléatoire et le mal-pratique (par exemple p.62, arrivé à la fin de la première colonne le lecteur est invité à sauter au milieu de la page 79, contre toute logique rationnelle). Sur le fond, les rubriques sont variées et conséquemment très inégales. Sur le numéro 19, la palme de la chronique qui ne sert à rien revient haut la main à Christophe Rioux, qui s'occupe de la rubrique "Economie du livre" , rubrique passionnante sur le principe, mais qui permet cette fois au spécialiste de défoncer une bonne douzaine de portes ouvertes, sans respirer, sur le thème il est vrai originalissime: "Prix littéraires: à tout prix?". Et puis quelques tics journalistiques qui se veulent vendeurs agacent plus qu'ils ne séduisent: sur la couverture, "Rencontre exclusive avec un surdoué (on est déjà dans le doublement exceptionnel) HOUELLEBECQ L'interview qui dérange" _ là c'est carrément un contresens, puisque cette interview du grand Michel est précisément la moins dérangeante que j'aie pu lire (si qui que ce soit a été dérangé d'une manière ou d'une autre, qu'il n'hésite pas à se faire connaître). Ou encore: on apprend, en prélude à un long entretien, que Beigbeder est "l'enfant terrible et controversé des lettres françaises"; controversé, pourquoi pas, mais enfant terrible ?!! Sans parler des inévitables auto-promos peu discrètes: dans l'éditorial p.5, Joseph Vebret, rédacteur en chef, s'interroge gravement sur la difficulté de repérer les livres qui valent le coup, parmi les centaines de la rentrée qui prétendent à la vie publique. C'est louable, mais il y a au moins un roman qu'il aura repéré sans trop de peine: le sien. Dans des numéros précédents, Car la nuit sera blanche et noire aura eu l'honneur de deux critiques-maison élogieuses (au cas où le lecteur pressé en aurait raté une), d'une publicité pleine page, d'un entretien... Voilà une pépite que le Magazine des Livres n'aura pas laissé enfouie.

     Mais tout cela est pardonnable, étant donnée la richesse de l'ensemble. On tient là un des rares magazines où les auteurs peuvent s'exprimer longuement, en profondeur. L'interview de Houellebecq, aussi peu dérangeante soit-elle, est passionnante (surtout si on apprécie la littérature houellebecquienne, il est vrai). Les auteurs "médiatiques" sont bien sûr sollicités, mais des plus "discrets" ont la part belle _ pour le mois de septembre-octobre, Hubert Haddad, Sylvie Germain, ou encore le regard oblique de l'avocat-écrivain Emmanuel Pierrat. On trouvera également une liberté de pensée et de parole qui tranche avec l'asepsie de nombreux concurrents. Outre les amusantes confrontations indirectes _ Houellebecq redit tout le mal qu'il pense de Jérôme Garcin, Jérôme Garcin... interviewé quelques pages plus loin _  on sent que les critiques ont une marge de manoeuvre appréciable pour parler de façon personnelle de certaines oeuvres, sans souci du politiquement correct, comme en témoignent les réflexions de Pierre Cormary p.12 à 15  sur l'"irrécupérable" Houellebecq, ou encore la critique à la fois très précise et quasi engagée de La Confession négative de Richard Millet par F.Bergeron p.54. De manière plus générale, il est clair que l'appétit (l'ambition?) du Magazine des Livres est sans limites, et ça lui réussit plutôt bien; il a su reprendre les formules connues _ hop! une petite retrospective Boris Vian à la manière du Magazine littéraire, pas moins de dix chroniques régulières différentes, les inévitables "bonnes feuilles" (que bizarrement je trouve meilleures que les "bonnes feuilles" de Lire tirées pourtant des mêmes oeuvres, mystère que je ne m'explique pas encore), les dossiers, les entretiens, les dizaines de critiques pour la plupart substantielles, le tout écrit en tout petit sur papier recyclé râpeux, ce qui certes n'est ni classieux ni agréable à l'oeil usé, mais permet de multiplier les perspectives et les analyses sans forcément perdre en densité.

     Alors, en attendant la définitive hégémonie des blogs littéraires qui sonnera le glas de la presse littéraire (pouêt pouêt), on peut, oui, investir 4 euros quatre-vingt-dix centimes, tous les deux mois, dans Le Magazine des Livres.

    

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04 octobre 2009

La rentrée littéraire propose aussi de bons romans

                                                  Mn_1

     Réjouissons-nous: les "coups de coeur" des libraires ne sont pas toujours grotesques. Il y a par exemple, parmi les victimes de ces violents coups de coeur (ah! petits coeurs vraiment dessinés, rouges, sur le bandeau, de quoi susciter des vocations de pyromane urbain), Les Heures souterraines de Delphine de Vigan.

     C'est l'histoire, pas follement originale, de deux trajectoires humaines en fin de course, à la recherche d'un bien hypothétique deuxième souffle: Mathilde qui se voit hachée, inexorablement, par son supérieur au sein de l'entreprise où elle accomplit pourtant un travail irréprochable, et Thibault le médecin errant dans la ville qui tente de faire le deuil d'une relation amoureuse à sens unique. Ils ne se connaissent pas, leurs luttes et leurs douleurs s'exposent dans des chapitres parallèles et brefs, le tout concentré sur un jour de printemps où leur destin cahotant va basculer... ou pas. Ils vont finir par se croiser, à coup sûr,  et si on était dans Ensemble c'est tout ils uniraient leurs solitudes pour montrer au lecteur que l'union fait la force et que douce est la vie pour qui sait espérer. Mais Delphine de Vigan n'est pas Anna Gavalda, et on l'en remercie.

     Car Les heures souterraines offrent au lecteur "une vue imprenable sur l'ampleur du désastre", il faudra suivre des vies "en voie d'extinction". On craint, bien sûr, le misérabilisme, l'écriture grise pour raconter la grisaille, le couplet syndicaliste sur la morgue des puissants, la complaisance dans l'observation des épaves. Delphine de Vigan ne tombe dans aucun de ces pièges. Son écriture est précise, attentive, au plus près des consciences, traversée parfois par un humour triste, et si elle s'interdit tout lyrisme elle sait éviter la platitude. Des éléments du décor (les poissons sur l'écran d'ordinateur) ou des détails du récit (la carte "de protection" World of Warcraft offerte par le fils de Mathilde pour lui redonner courage) prennent, au gré des événements, des allures de symboles, voire de paraboles tour à tour souriantes et amères. De même, les tensions, rapports de forces et dérives sont matérialisés dans l'espace: de la ville, "cette superposition de mouvements", au bureau 500-9 où se retrouve parquée Mathilde en disgrâce, en passant par les intersections de couloirs de métros où les "jonctions" sont illusoires ou éphémères, toute une topographie oppressante, à la fois très complète et finement esquissée, souligne la difficulté de trouver ou de retrouver sa place pour les individus silencieusement bafoués.

     En cherchant bien, on trouvera quelques fausses notes, telle cette notation si artificielle: "Aujourd'hui il lui semble que l'entreprise est le symbôle pathétique du psittacisme le plus vain", ou encore deux chapitres, vers la fin, où la symétrie des situations vécues par les deux héros "souterrains" est lourdement soulignée par des expressions rigoureusement identiques. Mais c'est bien peu dans un roman qui s'engage au coeur du réel contemporain avec une sobriété et un sérieux que je n'avais pas vus depuis longtemps, à l'aide d'un langage qui refuse le "plaisir de l'allitération ou de la rime, étrangère au sens" et les "mots sans conséquences, volatiles". Un roman qui parvient en outre à faire de morosités ordinaires un récit tendu, d'une belle humanité, et au suspense prolongé jusqu'aux toutes dernières pages.

     Alors ok: coup de coeur pour cet authentique coup de littérature qui vous assomme, sans bruit, et qui vous ouvre un peu plus grand les yeux.

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25 septembre 2009

Petits cauchemars portatifs (1)

                                                 nightmare

     Microfictions de Régis Jauffret fait partie de ces oeuvres à la fois passionnantes et insupportables. 500 histoires assumées par 500 voix différentes, qui se succèdent dans l'ordre alphabétique des titres, avec deux pages à chaque fois,  le tout présenté comme un "roman". C'est énorme, ludique, astucieusement écrit, faussement ambitieux.

     Commençons par l'ambition supposée: une plongée, à cinq cents reprises, dans les noirceurs de notre monde ordonné. A chaque fois ou presque un ton constatatif pour dire la mesquinerie, la torture, l'extrême détresse, la normalisation du monstrueux. Avec un sens de la formule drôlement méchante, Régis Jauffret fait basculer, au début, au milieu ou à la fin de ces doubles pages, la morne quotidienneté dans l'abject et/ou le fantastique. Mais soyons honnêtes: on ne va guère au-delà des dénonciations convenues, avec ironie moralisante façon Truismes de Darrieussecq.  La police est corrompue; le tueur en série est candide; le malade d'alzeimer est traité comme un déchet; la psychanalyste est âpre au gain; la relation conjugale est affaire de domination;  notre société répond à la misère par l'indifférence; les enfants sont délaissés ou traités en objets; les suicidés sont regardés comme des coupables etc.

     "Je suis un écrivain dangereux, ma production est malfaisante, nocive, le poison que renferment mes livres tue mes lecteurs", affirme le narrateur matamore de "Bienfaisante censure";  l'ensemble reste à ce niveau délirant et s'apparente à une gigantesque exagération, jubilatoire mais vaine _ avec quelques notables exceptions, comme la glaçante "Nuit sous la tente".  En fait, Régis Jauffret s'est visiblement attaché au dispositif de son texte, avec un rituel répété 500 fois (monologue d'une coulée avec une phrase ou deux qui se détachent judicieusement, comme dites par un autre), se laissant volontiers aller aux facilités de l'auto-dérision: son exhibition bouffonne dans le dernier récit, "Zoo", ou encore ce vrai-faux aveu: "j'en suis réduit à écrire des histoires idiotes pour gagner ma vie". Je le soupçonne même d'avoir déroulé plusieurs dizaines de microfictions à partir de la seule saveur de leur titre ("Gamine concassée", "Les Toilettes du Flore", "Vieille pute gratuite"...).

     Restent les jeux qu'offrent ces Microfictions. Il y a d'abord le plaisir troublant de tenir dans ses mains une des plus parfaites incarnations du Livre de sable imaginé par Borges:  invité à ouvrir le livre au hasard, le lecteur croit tomber systématiquement sur la double page du milieu et il tombe systématiquement sur un récit nouveau. Indépendamment du plaisir de lecture pour telle ou telle microfiction, il y a la sensation de se perdre à chaque fois dans un univers cohérent mais aux cellules innombrables, une lecture que l'on pressent interminable. Autre plaisir, plus retors: le lecteur finit par repérer non seulement des thèmes récurrents, mais également des personnages quasi identiques, parfois à plusieurs centaines de pages de distance, qui semblent alors se répondre, évoluer, prendre leur revanche ou se faire écraser. Au lecteur de déceler une architecture secrète ou de s'illusionner _ les personnages ne portant jamais de noms. Et puis au détour de quelques récits mécaniquement scabreux, on se surprend à lire un texte "orphelin" qui ne ressemble à aucun autre du recueil tout en donnant une clé essentielle; c'est ainsi qu'"Encore, encore, encore" développe, en dehors de tout contexte individuel, une bien éclairante vision de la sexualité.

    "Je est tout le monde et n'importe qui", avertit l'exergue avec un sérieux passablement bidon. Le livre est vaste, rempli de foutages de gueules, mais au coeur de ce demi-millier de petits "je" jouant la folie, il y en a bien deux, ou trois, ou dix, ou cent, qu'on emportera volontiers avec soi, le temps d'une lecture-consultation, le temps de traverser quelques cauchemars ricanants. 

         

    

14 septembre 2009

La littérature avec circonstances atténuantes

                                                   diapo_1

     Sacha Sperling, ça vous évoque quelque chose? Oui, hélas, si vous suivez les non-événements qui ponctuent la rentrée littéraire. Pour ceux qui rechignent à buzzer avec les buzzeurs, rappelons que Sacha Sperling fait l'objet, depuis le début de l'été, d'un buzz considérable, du fait de son enviable statut de jeune-bourge-fils-de-célébrités-pas-si-célèbres-mais-quand-même-suffisamment-donc-qui-a-écrit-tranquillou-son-premier-roman-hop-chez-Fayard-tout-le-monde-va-en-parler-à-la-rentrée-obligé-mais-pistonné-talentueux-ou-juste-petit-merdeux-pistonné-that-is-the-fucking-question.

     Jusque là, on se dit que tout va presque bien: il accapare les projecteurs du fait de sa "provenance", mais justice sera rendue sur pièces, c'est-à-dire à la lecture de Mes Illusions donnent sur la cour : s'il a du talent (pourquoi pas?), ça passera, quelle belle surprise, vite un prix; si ses histoires d'ados parisiens sont minables, il sera descendu par l'ensemble des éminents critiques que compte notre glorieuse nation, l'imposture démasquée, et tout rentrera dans l'ordre. Enfin ça, c'est le scénario idéal.

     Parce que dans les comptes-rendus que j'ai pu lire ("Lire" justement, Biblioblog, et plusieurs "approches" sur Livres.fluctuat.net) ou entendre ("Tout arrive" sur France Culture, "Le Grand Journal" sur Canal+), les réactions sont pour le moins surprenantes. En gros, les lecteurs exigeants de ces grands médias ont vu dans le roman de Sacha Sperling une écriture passable, un ton vaguement personnel, pas mal de maladresse juvénile, pas mal de pose, pas mal de superficialité... et ils concluent doctement: ce livre mérite donc sa place dans l'aveuglante lumière de la rentrée littéraire. Examinons ce tour de passe-passe rhétorique au ralenti. Comment diable la réticence mène-t-elle droit à la légitimation? Ou, formulé autrement: comment arrive-t-on à sélectionner et à défendre parmi des centaines de romans possibles, une oeuvre qui n'a manifestement pas emballé grand-monde?

     La réponse est simple: faire croire que l'atout est un handicap. Sacha Sperling est ultra-favorisé, son manuscrit a été bichonné avant réception, il est automatiquement sur-médiatisé? C'est un terrible préjugé qui va peser sur sa lecture: il est attendu au tournant, le pauvre petiot! Son roman est annoncé comme un énième récit générationnel mettant en scène un enfant gâté qui s'emmerde et s'encanaille du haut de ses 14 ans? Oh! non! encore une étiquette réductrice! Il y a un peu de provoc' dans ses méandres sexuello-sentimentaux? Les gens risquent de ne retenir que ça, c'est injuste!  N'écoutant que leur courage, des critiques s'engagent contre le possible lynchage: ce roman ne nous a pas du tout emballé, c'est vrai, mais on s'attendait à tellement pire! ça aurait pu être l'horreur! une écriture à pleurer! l'ultra nombrilisme friqué! du Bret Easton Ellis au rabais! l'opération total marketing! Alors qu'en fait, tenez-vous bien: c'est raisonnablement nombriliste, le style est sympathiquement oubliable, le coup marketing made in Fayard tout à fait décent, peut-être même que plus tard _ quand il sera grand _ il écrira des bons livres. Vous pouvez donc l'acheter et le lire avec profit, lecteurs de littérature! CQFD. (et les autres romans de la rentrée?... hein? il y en avait d'autres, ah bon?)

     C'est ce que j'appelle la littérature avec circonstances atténuantes.  Un livre qui n'est pas jugé pour ce qu'il est, mais pour tout ce qui l'environne, le précède, et qui risquerait, dit-on, de le plomber. Chaque année, on y a droit: je me souviens de quelques "critiques" qui trouvaient que l'écriture d'Atiq Rahimi (Syngue sabour _ Pierre de patience, prix Goncourt 2008) était parfois naïve, maladroite _ et certains d'ajouter aussitôt: oui, mais il est afghan à l'origine! Et c'est le premier livre qu'il écrit direct en français! C'est sublime! Pour Littell quelques années plus tôt, logique comparable: merveilleux, ce non-Français qui aligne 900 pages de français! La jeunesse, bien sûr, est un argument massue: le roman de Sperling aurait peu d'intérêt écrit par quelque quinquagénaire croupissant, mais lui! 19 ans! la fraîcheur! la spontanéïté! Dans le même ordre d'idée, l'interviewer de Sacha Sperling sur livres.fluctuat.net semble épaté par le seul fait que le si jeune écrivain ne lui répond pas que des conneries formatées.  C'est un peu comme si on décrétait qu'un 8° à la finale du cent mètres mérite le podium puisque remis récemment d'une terrible blessure à la cheville. Ou qu'on se réjouisse qu'un acteur qui joue comme un pied décroche le César sous prétexte qu'il n'avait jamais pris de cours de comédie et qu'il n'écoutait pas le metteur en scène. A quand le Nobel décerné à un auteur unanimement jugé mineur? "Oui, mais vous comprenez: la rumeur le donnait tellement perdant, nous n'avons pas voulu nous laisser impressionner par la rumeur. On est comme ça à l'Académie Nobel. Lettrés et couillus".

06 septembre 2009

Marco est un gros snob

                                                   Mn_JEUX006

    Voilà, nous y sommes: la littérature du sous-sol, titre de blog banalement métaphorique, n'est désormais plus une métaphore. J'écris dans un sous-sol. Un vrai, oui vraiment sous le sol, avec pénombre, poussière et odeur de vieux linges et soupirail qui donne sur la rue. Pas un cliché ne manque. En oubliant l'ordinateur et les quelques machines domestiques vrombissantes, je peux presque me prendre pour un galérien de l'écriture du XIX° siècle. Magnifique. Ecrire quelques pages médiocres chaque mois dans les conditions d'écriture d'un chef d'oeuvre douloureux et imparable, qui n'en a jamais rêvé?

     De même, je vais courir de plus en plus souvent dans les bois. Pour garder la forme? Nenni, c'est juste pour se la raconter façon Haruki Murakami, grandiose et japonais auteur d' Autoportrait de l'auteur en coureur de fond. Lui galope régulièrement sur 42 kilomètres, moi sur 4; c'est du mimétisme miniature, mais j'en attends beaucoup en termes d'autosuggestion. A moi l'ascétisme discret sous les pluies d'automne, l'endurance du bipède avaleur de mots et de marathons.

     Il existe sans doute d'autres moyens de devenir artiste à peu de frais. Je compte bien les découvrir d'ici peu: à la vitesse où croît mon snobisme, je ne vois pas ce qui pourrait m'en empêcher.

Posté par Marc Sefaris à 23:40 - Le moi est haïssable - Commentaires [31] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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28 août 2009

Légers décalages

                                         Diana

     La rentrée littéraire, c'est très sérieux. Parlons donc un peu du Rapport de Brodeck de Philippe Claudel, qu'une flatteuse rumeur précède et qui assurément marquera les esprits.

     Oui d'accord, il s'agit d'un livre de 2007, et alors? La littérature étant immortelle, du moins à l'échelle de deux-trois ans, on peut bien parler du Rapport de Brodeck fin août 2009, surtout que, actualité brûlante par temps de crise, il est maintenant en poche.

     En fait je trouve ce roman assez faible, et j'en suis gêné _ oh! si gêné. Parce que c'est un roman apprécié (voir les commentaires de lecteurs bouleversés ici, par exemple), récompensé (Goncourt et pas n'importe quel Goncourt: celui des lycéens, mon vieux!), qui brasse avec une évidente sincérité une double demi- douzaine de thèmes capitaux (la logique génocidaire de la vieille Europe, la Mémoire pesante, la trahison des clercs, la connerie des cons, la force et l'impuissance de l'Art littéraire mais aussi pictural, le tourbillon assassin de la grand'ville et la tourbe sournoise des campagnes, la victime expiatoire, l'errance, le renoncement, le remords, l'incommunicabilité, la nature familière et muette), le tout dans un récit qui multiplie habilement pro- et ana-lepses, avec écriture soignée et émotion retenue.

    Et sur la 4° de couverture, on peut contempler les rapprochements éclairés d'un certain J-C.P., de Livres Hebdo: "Un livre qui fait penser à la fois à Julien Gracq, celui d'un Balcon en fôrêt, pour les descriptions de la nature, à Dino Buzzati, pour la construction et l'attente qui se crée, et à Primo Levi pour bien des raisons". A mon humble avis il vaut mieux, justement, éviter de penser à ces trois-là en lisant le Rapport de Brodeck. Question adjacente: pourquoi un critique littéraire, ou supposé tel, se croit obligé de faire dans l'hyperbole déraisonnable, et dans ce cas carrément plombante? Qu'un éditeur mette tout le paquet sur son poulain, normal (Nous n'avons rien publié d'aussi bien depuis quatre cents ans), qu'un écrivain essaye de se faire remarquer avec une touchante maladresse, c'est également concevable (Bonjour. Je suis le nouveau Céline), mais un critique?!

    En l'occurrence, le seul rapprochement pertinent, c'est Primo Lévi: oui, Philippe Claudel connaît ses classiques en matière de déshumanisation. Seulement voilà: il propose, sous forme de fiction et avec un étonnant didactisme, tout ce qui a déjà été dit avec puissance, acuité et sobriété par d'autres. Plus grave, chez Claudel, tout est théorisé immédiatement, comme pour un cours d'instruction civique à destination d'élèves peu concentrés. Est-il question de l'effacement des noms dans le camp? Aussitôt Brodeck-Claudel précise: nous n'étions déjà plus des individus. De la même manière, les aphorismes connus se succèdent sans pitié ("L'idiotie est une maladie qui va bien avec la peur"), les métaphores sont scrupuleusement filées (Brodeck qui a été traité comme un chien se retrouve confronté à tous ces porcs de villageois etc.), les antithèses sont étirées jusqu'au claquage (l'étranger promis-à-la-mort est aussi cultivé, profond, intelligent, bienveillant que les villageois sont épais, mauvais, pulsionnels). Du coup, ce texte qui pourrait (devrait?) être dérangeant, je l'ai trouvé tranquille, prudent, pépère, presque gentillet. Le bouc-émissaire raconté aux enfants. Le plus fou, c'est l'insistance de Claudel-Brodeck sur le caractère "monstrueux" de son récit, un "fatras" qui, dit-il, "zigzague" comme "un gibier traqué", qui part "dans tous les sens", alors qu'au contraire tout n'y est que mesure et équilibre étudiés (dosage histoire/Histoire, cocon familial/menaces extérieures, enracinement/nomadisme etc.) 

     Ultime petit décalage: j'ai bien conscience qu'à peu près tout ce que je reproche à l'écriture de Philippe Claudel, on pourrait me le renvoyer à la gueule, au centuple. Mais justement: il m'est bien difficile de pardonner chez les autres, a fortiori célébrés, les travers que je supporte si mal chez moi. 

    

Posté par Marc Sefaris à 12:30 - Critiques pas forcément empathiques - Commentaires [15] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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