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     C'est bien sûr impossible mais enfin on peut faire le maximum. Passons sur Guillaume Musso qui déclare crânement dans le dernier Paris-Match: "j'écris avec mes tripes". Et intéressons-nous un instant à un écrivain qui affirme pratiquer l'écriture avec une extrême exigence: Philippe Djian.

     En couverture du Magazine des livres (numéro de mai), on peut admirer le sémillant sexagénaire, regard lointain, profond et vaguement inquiet, comme il sied à un orfèvre des mots, avec le titre se détachant jaune sur un pull ténébreux: "La déferlante Djian". Le long entretien avec Thierry Richard confirme l'ambition littéraire qui anime l'auteur: parvenir à amener toujours plus de lecteurs à la littérature, quitte à passer par la structure de séries télévisées (d'où les Doggy Bag, "saisons" 1 à 5), tout en s'échinant à travailler la phrase sans relâche et sans concession. On apprend entre autres que Djian écrit tous les jours, de 10 heures du matin jusqu'au soir - parfois même jusqu'à loin dans la nuit, qu'il peut suer deux heures sur le placement d'une virgule, qu'il fait peu de corrections après coup parce que ce perfectionniste les fait en amont, soupesant chaque mot et chaque rythme dans le temps même de l'écriture, et qu'un roman est comme une note qu'il faut tenir, de la première à la dernière phrase.

     Tout cela est plutôt enthousiasmant, mais alors... pourquoi Philippe Djian a-t-il écrit Mise en bouche? Il s'agit d'une longue nouvelle, adaptée en bande dessinée (en collaboration avec le dessinateur Philippe Peyraud, aux éditions Futuropolis), maintenant sortie en folio... et qui est un concentré de formules toutes faites, de phrases manifestement écrites à la va-vite, de personnages aussi gesticulants qu'inexistants. A partir d'un fait divers bien connu (la prise d'otages dans une école maternelle par celui qui voulut se faire appeler Human Bomb), Djian a brodé un invraisemblable marivaudage entre le narrateur, parent d'élève, et l'institutrice: "mais enfin Carole, qu'est-ce que je vous ai fait?". Pour la figuration, il ajoute quelques caricatures (la fille qui pleure non-stop, le journaliste qui pense en plein drame au nombre de caméras et au repoudrage du nez etc.). Atmosphère ni pesante ni légère, atmosphère tout simplement absente. Inutile d'en dire davantage, le narrateur lui-même résume bien la situation dès les premières pages: "on avait l'impression d'avoir déjà vu ça à la télé, dans un film"; ça sera d'ailleurs sa conclusion: "Ce film-là aussi, je l'avais déjà vu cent fois". Pas mieux.

     Que les djianistes ne me tranchent pas la gorge tout de suite, j'ai bien conscience que ces 80 pages ne sont pas supposées être la quintessence de l'art romanesque de l'auteur de 37,2 le matin. Mais une oeuvre, même secondaire, même brève, n'est pas non plus supposée être indigne de son auteur: on pensera au court et brillant Casse-pipe de Céline, ou si l'on veut une référence contemporaine, aux irréprochables Brutes de Philippe Jaenada. Surtout quand l'auteur parle de son travail d'écriture comme d'un ascétisme continu. Alors parfois, accepter d'écrire moins, ou en tout cas résister à la tentation de tout publier? 

Pour une réflexion sur le manque d'exigence cette fois côté lecteur, voir le Koala

Et pour un avis très positif sur le dernier roman de Philippe Djian, Impardonnables, voir Thom