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    Un Homme qui dort de Perec, c'est l'histoire d'un dépressif qui essaie de se faire croire qu'il maîtrise sa dépression au point d'en faire un art de vivre, et qui y parvient presque. Un jeune homme du vingtième siècle qui un beau matin se sent las, reste au lit, s'abstient d'aller passer les épreuves de son examen. Il n'est pas révolté ni perdu, juste indifférent.

     Contrairement à son aîné Meursault, l'Etranger de Camus, il ne porte pas de regard critique sur le monde qui l'entoure et il ne souffre guère du décalage croissant entre son inertie et l'agitation de la société occidentale. Son tour de force: continuer à vivre en neutralisant la vie. Par un ascétisme paradoxal, qui consiste à supprimer toute sensation nouvelle et surtout toute pensée pertinente, il espère connaître l'ataraxie "d'un sac de plâtre au milieu de sacs de plâtre", devenir "libre comme une vache, comme une huître, comme un rat!". Ses armes? Une routine qui vire au rituel, avec lecture absurdement minutieuse du Monde à heures fixes, longs parcours urbains aux détours pré-établis, abolition du goût par ingestion d'un menu chaque jour identique. Le but ultime: obtenir une vie "close, lisse comme un oeuf", se retrouver au centre d'un cosmos sans fissure possible, vivre les yeux ouverts ce que l'on a le privilège de vivre les yeux fermés pendant notre sommeil, à en croire cette sentence de Proust à l'origine du titre: "Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des années et des mondes". 

     Et revoilà bien la quête désespérément humaine par excellence: nier l'avancée du temps _  et à ce titre l'ouvrage de Perec se situe plus dans la lignée des grands moralistes classiques que dans une quelconque nébuleuse de l'Absurde: l'endormissement volontariste n'est qu'une forme de divertissement pascalien parmi d'autres. L'échec, explicite, est inéluctable: "ta neutralité ne veut rien dire", l'inquiétude et l'attente (même la plus dérisoire: "que la pluie cesse de tomber") se glissent dans la vie qui se rêvait "végétative"; après deux ans de "parenthèse" il faudra vivre.

     Remarquable roman, à l'allure faussement monotone: bien sûr les redites, les reprises syntaxiques, le "tu" impersonnel martelé sans arrêt miment jusqu'à l'effet hypnotique cet engluement volontaire dans une vie qui prétend échapper au vivant; et bien sûr, à aucun moment, Perec, bientôt membre actif de l'Oulipo, ne lâche son sujet, il l'épuise littéralement _ précisant lors d'une conférence: "Un homme qui dort, c'est les lieux rhétoriques de l'indifférence, c'est tout ce que l'on peut dire à propos de l'indifférence". Un lecteur hâtif pourra en conclure que c'est un roman immobile, répétitif, où "il ne se passe rien". Et pourtant quelle variété, quel humour, quelle richesse, aussi bien dans l'évocation d'une lézarde au mur, d'un pauvre type "mordeur de poussière" ou de tous les "pauvres Dédalus" privés de labyrinthe.

     Et l'on se surprend à croire un instant aux mirages de la pétrification raisonnée, troublé par la belle citation de Kafka en exergue: "Il n'est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N'écoute même pas, attends seulement. N'attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s'offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi."