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    Un Terrence Malick reste un petit événement. Il n'y a qu'à lire les réactions d'internautes qui, avant d'avoir vu une seule image du film, étaient en mesure d'affirmer que ce serait un chef d'oeuvre à palmer d'or sans discussion, ou une infecte imposture snobinarde et new age. Malick se montre peu et ne discute guère avec critiques ou spectateurs. Tu m'étonnes.

    "Qui ne désire la mort de son père?" La question d'Ivan Karamazov hante le cinéma de Malick. Au minimum, la figure paternelle pose problème. Dans Badlands,  la jeune Holly contemple, impassible, complice du meurtrier, son père blessé à mort. Dans The Thin red line, on cherche en vain une relation viable: le colonel Tal méprise son fils qui vend "des appâts pour la pêche", mais le héros qu'il voudrait pour fils spirituel ne veut pas de lui pour père; le capitaine Staros est muté parce que, trop paternel, il n'a pas l'étoffe des meneurs d'hommes; et le nouveau capitaine, à la fin du film,  présente les cadres de la compagnie comme des parents modèles, dans un discours infantilisant et hypocrite auquel nul ne croit. Dans The New World, Pacahontas quitte et trahit culturellement son père le grand roi. Avec Tree of Life, Malick franchit une nouvelle étape: le jeune Jack pense vraiment tuer son père, un bref instant à sa merci, bricolant sous la voiture. La force du film, qui est toujours celle de Malick, c'est que ce père, incarné à la perfection par Brad Pitt, est certes régulièrement odieux ou pesant, mais de nombreux plans nous le montrent tout autant affectueux, joueur, lucide, protecteur, habité par de belles passions. C'est bien pour cela qu'il pose problème. Et donc non, contrairement à ce que disent les détracteurs, ce qu'il faut voir par delà les images et entendre par delà les voix off, n'a rien d'univoque, et rien de simpliste.

    "Quand Malick reste cinéaste, c'est splendide. Quand il se fait métaphysicien, théologien, ça gonfle". Parole d' Inrockuptibles. Il est vrai que les longues séquences consacrées à la naissance du monde _ longues en perception, pas en durée objective _ ont fait fuir quelques spectateurs. D'autres saluent l'ambition. D'autres encore sont accablés par le vertige mégalomane d'un cinéaste qui semble adopter sans complexe le point de vue de Dieu (avec pour l'occasion quelques images dignes de "Il était une fois la vie", ouille). Mais là encore, Malick introduit le doute et la contradiction: la Création est certes belle (ballet des méduses), mais convulsive, indéchiffrable (le geste de prédation du dinosaure qui étrangement ne conclut pas la mise à mort, par indifférence, par satiété, par jeu?), aveugle à elle-même (plans angoissants de planètes nues et silencieuses, qui rappellent l'effroi joué de Blaise Pascal), de sorte que Dieu le Père apparaît aussi approximatif, rigide et destructeur que le chef de famille, malgré son amour. On a connu catéchisme plus schématique et euphorisant. Ou encore: premiers plans, il nous est dit que la vie présente deux voies possibles: celle de la nature, et celle de la Grâce. Voilà qui est net. Le père, obsédé par l'image d'une existence qui n'est que luttes solitaires, est du côté de la nature, tandis que la mère, dans son infinie patience, relève de la Grâce. Mais non, tout le film, et tous les films de Malick, nient farouchement cette dissociation commode: les enfants pleins de grâce s'essaient au mal, la mère qui n'est que tendresse apparaîtra bien impuissante, et au contraire la beauté la plus divine s'invite à l'improviste dans des moments en apparence sans éclat.

    Selon Excessif, ce film est un "bel objet glacé d'un autiste chrétien et perfectionniste". Autiste, chrétien, perfectionniste, bel, sans aucun doute. Mais "glacé" m'échappe. Ce film est tout ce qu'on voudra sauf figé ou ornemental. Contemplatif, oui, mais une contemplation parcourue par d'innombrables élans de vie et par le désir manifeste de convaincre, de bouleverser à chaque instant, même dans les plans les plus pompeux.

    Je découvre ce que c'est que d'être fan, inconditionnel, Malick addict : beaucoup d'attente fébrile, des moments de ravissement, et pas mal de colère. De la colère quand par exemple, dans les séquences finales sirupeuses, on voit un masque vénitien sous l'eau. C'est à la fois hermétique et lourd, alors que dans ses films précédents, le Maître avait toujours su intégrer au récit les métaphores et les allégories possibles, gardant ainsi toute sa fluidité et l'incertitude dans l'interprétation. Là, avec son masque vénitien aquatique, il nous balance à la gueule un symbole massif. Difficile à pardonner. Ou encore, lorsqu'il décide de faire léviter la mère, incarnée par la sublime Jessica Chastain qui n'a vraiment pas besoin de se retrouver suspendue dans les airs pour être mystérieuse et évanescente. Bien sûr, ce sont des images furtives. Et il y a toutes les autres images où au contraire la vie la plus simple est filmée avec une incroyable douceur aérienne, même quand il s'agit de petits enfants au ras du sol. Mais justement: pourquoi te perdre dans des trucages grotesques, Terrence, alors que tu sais magnifier le quotidien comme personne? Laisse donc la lévitation à Tim Burton.

     Il y a quelques plans brefs, où on ne comprend pas exactement qui est en cause, bien que la scène soit en elle-même parfaitement claire. Par exemple, le jeune Jack est écarté par sa mère d'une vision pénible: un homme est à terre, crise d'épilepsie semble-t-il. Qui est cet homme? Son père? L'image est trop furtive pour que l'on soit sûr, on ne voit et ne ressent, comme le petit enfant, qu'un aperçu, un malaise. Dans une autre scène, on voit un enfant au crâne partiellement pelé, qui joue avec Jack. D'où vient cette pelure? On n'en saura rien. Certains disent qu'il y a trop d'ellipses chez Malick. Mais il ne s'agit pas là d'ellipses (d'une manière générale, la chronologie est facile à suivre), ni même de digressions. Juste d'ouvertures, de respirations. Personnellement je suis assez d'accord pour respirer.

     Ce matin, je cueillais des cerises avec mes filles. Plus d'une fois, en tendant la main vers les branches plus hautes, avec le soleil qui perçait à travers les feuilles et les enfants qui chuchotaient en dessous, mes sensations ont glissé dans celles de Tree of life. Ce n'était pas une simple interférence. On ne passe pas forcément un bon moment en regardant le dernier Malick, mais voilà un film qui nourrit, et qui accompagne.