Selby

Last exit to Brooklyn Hubert Selby

 

« Rendre visible ce qui est invisible aux autres », belle ambition – parfois inconfortable. Lorsqu'en 1964 Selby rend visible une certaine réalité de Brooklyn, le succès public n'a d'égal que la stupeuret l'indignation des honnêtes gens. On retient généralement le procès pour obscénité, le parfum de scandale lié à tous les détails pornographiques. Mais le malaise – et la force – qui émane des six récits implacables a des racines plus profondes : c'est l'art de dire tout le réel à hauteur égale, avec une précision maniaque, qu'il s'agisse d'une longue journée d'ennui à boire de la bière ou du tabassage à mort d'un homme à la dérive qui prend des allures de crucifixion. Ce qui serait horreur paroxystique ailleurs entre ici dans l'alignement des faits et gestes ordinaires. Dans le Brooklyn de Selby, un groupe de femmes assises sur un banc ricanent en voyant un bébé en équilibre sur un rebord de fenêtre du quatrième étage, le vieil Abe de retour d'une épuisante nuit de fornication à l'extérieur veut dormir et cogne sa femme parce qu'elle l'importune en réclamant sa « petite ration de cul », des enfants frustrés plantent un vieux manche à balai dans le sexe de Tralala, la prostituée laissée inconsciente dans un terrain vague après une longue tournante.

Brooklyn, c'est le règne de l'indistinct. Certains personnages, que l'on retrouve d'un récit à l'autre, sont totalement interchangeables, lissés par une même culture de l'opportunisme à courte vue. Aussi ne trouve-t-on pas de véritable topographie : il y a bien des lieux dits, des carrefours humains - « chez le Grec » notamment -, mais rien qui permettrait de situer les personnages dans un cadre. C'est que justement il n'y a pas de cadre, pas de frontières définies, comme s'il n'y avait pas d'autres quartiers, pas d'autres villes, juste une succession morne et infinie d'avenues, de bars et d'entrepôts. On peut échouer à Brooklyn, comme ces marins en permission qui tombent dans des traquenards, mais on ne s'évade pas de Brooklyn, on ne rêve même pas de s'en évader. Georgette le travesti n'a d'autre idéal que d'être la « tante » préférée de Vinnie la petite frappe méprisante, Tralala sera incapable de saisir la perche tendue par l'officier amoureux qui aurait pu être le prince rédempteur : au lieu de le suivre loin des miasmes de sa jeunesse, elle enrage en s'apercevant que la lettre d'amour n'est accompagnée d'aucun dollar et retourne aussitôt faire ce qu'elle a toujours su faire, plaçant sa triste vanité dans l'efficacité de ses seins somptueux, sans voir l'avancée de sa décrépitude. Dans ce monde d'aliénation, tout se joue au coeur de minuscules périmètres, sur de micro-territoires où seuls les rapports de force fluctuants et souvent illusoires déterminent les maîtres. Harry dans son bureau syndical se croit responsable de la grève alors que personne ne le remarque, Georgette connaît un bref instant de gloire et de grâce en lisant des poèmes au milieu de ses « amies » et de quelques ivrognes impressionnés – avant qu'ils ne jettent leur dévolu bestial sur une autre. A cet espace urbain à la fois fragmenté et resserré répond un temps figé, un éternel sur-place comparable à un « python » qui étouffe les rares aspirations.

Alors, Last exit to Brooklyn, livre de la pure désespérance ? Ce serait faire abstraction d'une écriture énergique, âpre, bâtarde, une langue unique qui n'est autre que celle du New-York populaire, nous dit Selby, une langue composite qui ne se contente pas de l'argot du milieu du siècle mais autorise « toutes sortes de combinaisons farfelues ». Et Selby ose tout, les dialogues qui se chevauchent, les lettres capitales quand les personnages crient, les imprévisibles trouées oniriques, les brusques plongées dans les consciences et leurs tout aussi brusques mises à distance, les cassures de rythme qui s'associent aux ressassements pour créer un flot verbal hypnotique. C'est là, sans doute, que s'est réfugiée la tenace rage de vivre des quartiers perdus de New York.