Mn_13b                                  Le monde est souvent cruel, et le petit monde réputé silencieux, réconfortant et intime de la lecture ne fait pas exception. Que pour une raison ou pour une autre on soit amené à lire deux livres en parallèle, et on verra tôt ou tard le sang couler.

     Les oeuvres littéraires ne cessent de se répondre, se faire de l'oeil, s'épaissir mutuellement. Fort de cette certitude, voilà que l'esprit hasardeux du lecteur croit établir des passerelles entre tous les écrits qui lui tombent sous la main. Le grand syncrétisme paraît soudain possible, il n'y aurait qu'à être attentif au grand murmure de toutes ces voix si différentes et que notre sensibilité rend si familières. Mais c'est oublier que certaines oeuvres se révèlent altières, possessives, hurlantes, féroces même, et pour rien au monde elles n'accepteraient de partager l'esprit du lecteur avec une autre.

     C'est ainsi que j'ai assisté la semaine dernière, impuissant, dans mon lit, à une lutte à mort sinistrement inégale entre La Reine du silence de Marie Nimier et Le Cri du sablier de Chloé Delaume.

     Tout avait pourtant si bien commencé: je sortais de la lecture des Inséparables de Marie Nimier, petit roman à forte teneur autobiographique, avec ses notations justes, discontinues, mélancoliques, sur une amitié d'enfance fusionnelle vouée aux incompréhensions futures; malgré les poses de l'écrivain, l'ensemble m'avait bien plu, je l'avais lu sans doute au bon moment, alors pourquoi ne pas poursuivre sur La Reine du silence. Mêmes agacements et même séduction douceâtre dans cette non-biographie d'un père trop légendaire et trop absent, un hussard qui ne faisait décidément que passer, même dans l'existence de sa petite fille: ma rapide immersion dans l'univers de Marie Nimier serait donc rafraîchissante.

     Et c'est là que retentit Le Cri du sablier.

    Depuis un certain temps je tournais autour, on m'en avait parlé, j'avais entendu tout et son contraire. Et j'ai commencé à le lire là, en alternance (pensais-je) avec le premier. J'envisageais une fructueuse rencontre de lecture: ces deux femmes écrivains évoquent des pères problématiques (léger euphémisme pour la seconde), disparus précocement et dans la violence (l'un accidenté, l'autre suicidé), des pères qui pèsent même et surtout dans l'absence de l'âge adulte et qui imposent à la rescapée, tyranniques jusque dans leur disparition, une écriture tendue, en quête.  Bien sûr le parallèle s'arrête là, je savais bien que je jonglerais avec deux expériences, deux perspectives et deux styles très dissemblables. Mais justement. Heurtons-les et voyons ce que donnera l'étincelle, se disait l'ingénu pyromane. C'est tout vu.

     D'un côté, Le Cri du sablier. Lecture de la furieuse érudite en guerre perpétuelle contre la malédiction d'un père frappeur rythmique, assassin conjugal et, comme d'autres, "pourrisseur de mots". Alors, parce que les mots sont pipés, parce que la mémoire est une madeleine à la "pâte toujours mal cuite" et parce que le psy est directif mais hors sujet (sans compter que "l'inconscient est coupant c'est son moindre défaut"), la petite Chloé orpheline s'évertue à "jouer à la formule", comme quand elle était enfant, pour "découvrir la bonne incantation". Tout y passera, au-delà du raisonnable, au-delà de ce qu'un paisible lecteur marienimierien peut attendre: des phrases-blocs, une rugosité antique, eschylienne ("Si jamais d'aventure ou d'ire claire j'arrivais par mégarde ou traquenard je ne sais à lui transpercer corps plasma moelle épineuse"), un humour rageur, des détournements de préceptes, comptines, monuments littéraires, locutions oubliées et termes savants, des alexandrins blancs facétieux ça et là ("Il étrangla le chat ses tours étaient pendables"), des passages d'une simplicité enfantine côtoyant des paragraphes opaques, le lecteur doit s'astreindre à cette gymnastique du grand écart jubilatoire à force de contorsions improbables.

     Et de l'autre côté... Que dire? Ma lecture de Marie Nimier qui tournicote sagement autour du papa célèbre mais pas connu, comment aurait-elle pu survivre longtemps à ce torrent brusque, drôle, perturbant, précieux? Et c'est ainsi que La reine du silence a rejoint le placard du silence, lecture inachevée, méchamment interrompue par une autre lecture, vorace et barbare celle-là, naturellement peu disposée à cohabiter avec qui que ce soit, a fortiori les phrases délicates et indécises de Mademoiselle Nimier.  Cruelle injustice sans doute.

    Mais le lecteur gourmand ayant déjà oublié l'assassinée entreprit de nouvelles lectures, curieux et enthousiaste à l'idée d'entrechoquer d'autres univers _ et advienne que pourra...