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     C'est un peu misérable à dire, mais parfois il faut attendre qu'un écrivain en vienne à disparaître pour s'aviser de son existence. Jacques Chessex est assurément un écrivain connu, mais moi je ne voyais pas du tout qui c'était _ il faut dire qu'il habitait un pays bizarre, un pays presque français mais en fait non et que je situe mal sur la carte. Et ce jusqu'à sa mort brutale (et relativement spectaculaire) en 2009. Là, grâce à de multiples hommages et rétrospectives, je commençai à entrevoir. Et de fil en aiguille, ce qui devait arriver arriva: hier à la médiathèque j'emprunte mon premier Chessex, Le vampire de Ropraz. Et voilà que je balance sur mon blog le premier chapitre in extenso, sans autre forme de procès. Parce que si ça ce n'est pas une leçon d'écriture, autant cramer tous les livres tout de suite. 

"Ropraz, dans le Haut-Jorat vaudois, 1903. C'est un pays de loups et d'abandon au début du vingtième siècle, mal desservi par les transports publics à deux heures de Lausanne, perché sur une haute côte au-dessus de la route de Berne bordée d'opaques forêts de sapins. Habitations souvent disséminées dans des déserts cernés d'arbres sombres, villages étroits aux maisons basses. Les idées ne circulent pas, la tradition pèse, l'hygiène moderne est inconnue. Avarice, cruauté, superstition, on n'est pas loin de la frontière de Fribourg où foisonne la sorcellerie. On se pend beaucoup, dans les fermes du Haut-Jorat. A la grange. Aux poutres faîtières. On garde une arme chargée à l'écurie ou à la cave. Sous prétexte de chasse ou de braconne on choie poudre, chevrotine, gros pièges à dents de fer, lames affûtées à la meule à faux. La peur qui rôde. A la nuit on dit les prières de conjuration ou d'exorcisme. On est durement protestants mais on se signe à l'apparition des monstres que dessine le brouillard. Avec la neige, le loup revient. Il n'y a pas si longtemps qu'on a tué le dernier, en 1881, sa dépouille empaillée s'empoussière à douze kilomètres dans une vitrine du musée du Vieux-Moudon. Et l'horrible ours venu du Jura. Il a éventré des génisses il n'y a pas quarante ans dans les gorges de la Mérine. Les vieux s'en souviennent, ils ne rient pas à Ropraz ni à Ussières. Au temps de Voltaire, qui a habité le château d'en bas, au hameau d'Ussières, les brigands attendaient sur la route principale, celle de Berne, des Allemagnes, plus tard les soldats de la Grande Armée rançonnaient les honnêtes gens. On fait très attention quand on engage un trimardeur pour la moisson ou la pomme de terre. C'est l'étranger, le fouineur, le voleur. Anneau à l'oreille, sournois, le laguiole glissé dans la botte. Ici, on n' a pas de grands commerces, d'usines, de manufactures, on n'a que ce qu'on gagne de la terre, autant dire rien. Ce n'est pas une vie. On est même si pauvres qu'on vend nos vaches pour la viande aux bouchers des grandes villes, on se contente du cochon et on en mange tellement sous toutes ses formes, fumé, écouenné, haché, salé, qu'on finit par lui ressembler, figure rose, hure rougie, loin du monde, par combes noires et forêts. Dans ces campagnes perdues une jeune fille est une étoile qui aimante les folies. Inceste et rumination, dans l'ombre célibataire, de la part charnelle à jamais convoitée et interdite. La misère sexuelle, comme on la nommera plus tard, s'ajoute aux rôderies de la peur et de l'imagination du mal. Solitaire, on surveille la nuit, ébats d'amour de quelques nantis et de leur râlante complice, frôlements du diable, culpabilité vrillée dans quatre siècles de calvinisme imposé. Sans répit déchiffrer la menace venue du fond de soi et du dehors, de la forêt, du toit qui craque, du vent qui pleure; de l'au-delà, d'en haut, de dessous, d'en bas: la menace venue d'ailleurs. On se barricade dans son crâne, son sommeil, son coeur, ses sens, on se verrouille dans sa ferme, le fusil prêt, l'âme hantée et affamée. L'hiver attise ses violences sous la longue neige amie des fous, les ciels rouges et bistre entre aube et nuit déshéritée, le froid et la mélancolie qui tend et ronge les nerfs. Ah j'oubliais l'effarante beauté des lieux. Et la pleine lune. Et les nuits de pleine lune, les prières et les rituels, les couennes de lard frottées sur les verrues et les plaies, les potions noires contre la grossesse, les rituels avec des poupées de bois mal dégrossi crevé d'épingles, martyrisé, et les sorts jetés par des fourbes, les prières pour la tache des yeux. On retrouve encore dans les greniers, les appentis, des grimoires et des recettes de décoction de sang menstruel, de vomi, de bave de crapaud et de vipère pilée. Quand la lune éclaire trop, garde-toi de bric et de brac. Quand la lune arrive tôt, garde le serpent au sac. La folie gagne. Et la peur. Qui a glissé dans la soupente? Qui a marché sur le toit? Veille sur ta poutre et ta fourche, avant le secret des gouffres!"   

       Là où un Philippe Claudel (exemple pris au hasard) va asséner des pages et des pages de neiges lourdes et de gares désertes pour que gentil lecteur comprenne que notre monde est décidément bien froid et inhumain, accumulant les couches d'indices les unes sur les autres, cimentées par un symbolisme transparent quoique pachydermique _ et le tout en ahanant; Jacques Chessex, lui, semble décidé à griller toutes ses cartouches en quelques dizaines de lignes: modèle de densité littéraire, d'immersion, de polyphonie, d'humour grinçant, de tension romanesque, de clarté centrifuge, de nervosité stylistique, de jeu malicieux avec les références. On se demande bien ce qu'il va pouvoir raconter ensuite. Alors on tourne la page et on se rend compte que ses sacs de munitions sont encore pleins. Waoh.   

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[petit jeu d'observation pour tout enfant qui se serait retrouvé, par mégarde, sur ce blog (pauvre gosse): regarde attentivement les photos du dessus et essaie de deviner qui est Jacques Chessex et qui est Philippe Claudel]