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     Erwan Larher, que l'on connaît un peu par ici, est un garçon assez gonflé. Avec Qu'avez-vous fait de moi?, il nous propose un roman qu'il faut lire deux fois de suite. Pas gêné. Une première fois, agréable, pour constater dans les dernières pages qu'on a raté pas mal de choses en cours de route, une deuxième fois, plus sérieuse, pour constater tout le long qu'en effet on avait raté pas mal de choses.

    "Aucune réelle perspective d'avenir". On embarque avec Léopold Fleury, antihéros dont les multiples handicaps (tempérament velléitaire, influençable, désert affectivo-sexuel, maigre insertion sociale) s'accompagnent d'une inextinguible soif de reconnaissance, de surcroît une reconnaissance au niveau de son époque: accéder à une célébrité brutale et définitive, de préférence sans effort, et si possible dans les sphères les plus bling-bling. Bref, un antihéros de la pire espèce: il aurait pu être digne de pitié, il est odieux. Immédiate prise de risque de l'auteur qui demande au lecteur de s'attacher à la conscience d'un personnage qui est tout ce qu'on voudra sauf attachant. Personnage constamment perdu, que quiconque peut congédier d'un geste de la main, "amas hétéroclite et bringuebalant de pulsions, envies, aspirations, inconséquent et fort peu analytique"... et doté d'un égocentrisme à toute épreuve. Incapable de s'intéresser à autrui, il parvient logiquement à se persuader que tout le monde se passionne pour son cas, le tout produisant quelques beaux effets d'ironie ("Nous avons parlé de moi, je ne sais pas comment elle se débrouille, on parle toujours de moi avec Virginie"). Ce qui pourrait le sauver, du moins aux yeux du lecteur, c'est un constant humour, une manière décalée d'envisager ses propres contre-performances ou son état de fatigue chronique ("sur une échelle tératologique, je dois me situer entre le vampire et le zombie"). Mais la drôlerie ou la légèreté ne fait pas tout: à 27 ans, Leopold n'ignorant rien de sa "solitude viscérale, ontologique", les éclairs de lucidité deviennent insupportables. Il ne pourra rester dans la voie commune.   

    "Un gigantesque ballet de conspirateurs".  La force (et à mon sens, la limite) de Qu'avez-vous fait de moi? réside dans la vivacité narrative, qui joue à deux niveaux. Au premier niveau, celui de la diégèse apparente, le faible Léopold qui ne demande qu'à entrer dans la lumière va devenir la proie idéale pour toute organisation occulte, pour tout manipulateur puissant, pour toute allumeuse commanditée. D'où un récit haletant, semé de cadavres et rendez-vous piégés, qui se précise à mi-parcours, lorsque le narrateur exsangue, en plein naufrage, affirme vouloir se laisser "engloutir"; de fait, la deuxième partie du roman offre une bifurcation radicale et attendue, qui verra Léopold se métamorphoser peu à peu sinon en héros, du moins en révolté authentique. Mais ce glissement fluide de la satire sociale au thriller politique est joliment perturbé par un deuxième niveau de lecture, amorcé dès les premières pages. Léopold se rêvait écrivain; à défaut d'en avoir le talent, il en a l'imagination et la faculté d'être dupe de ses propres inventions, d'où pour le lecteur un doute récurrent: Léopold passe-t-il vraiment une nuit d'anthologie avec une sublime créature ou s'agit-il encore d'un fantasme trop consistant? Se manipule-t-il tout seul ou est-il manipulé par les autres? Fabule-t-il seulement ou est-il dépassé par le réel? Les indices sont nombreux, mais contradictoires, et surtout ne font pas le poids face à la fluidité du récit. Puissance du conteur: même si tout ce qu'il raconte est hautement douteux, on le croit, et ce n'est pas le moindre des plaisirs du lecteur que de rester en éveil tout en se laissant emporter par une parole où mythomanie et témoignage s'entremêlent inextricablement.

    "La fraude des mots". Si l'humanité s'agite autant dans le mensonge, c'est que les mots sont pipés. Il faut prendre au sérieux l'affirmation platonicienne placée en exergue: "la perversion de la cité commence par la fraude des mots". Dans un monde où l'essentiel du système consiste à conditionner les citoyens pour en faire des consommateurs compulsifs et dociles, les stéréotypes sont privilégiés, tandis que les discours critiques sont discrédités à défaut d'être étouffés. C'est ce qu'explique Jérôme, l'ami doté d'une conscience politique, à un Léopold déjà trop intoxiqué (si la rhétorique contestataire fait "pouffer", c'est "parce que les maîtres du monde l'ont ridiculisée"). De fait, le narrateur accumule ressentiment et observations acerbes, mais dans le vide.  Pétri d'études "humanistes" et de rêves de réussite frelatés, il adopte une parole oscillant sans arrêt entre vulgarité assumée (la voisine "à gros nichons") et préciosité ("cette petite promenade matinale excorie mon renfrognement"). Rien ne lui échappe des ignominies du réel, mais le cliché le rattrape toujours. Même au coeur de comparaisons insolites surgit la culture qui lui est imposée au quotidien: "Marie, aussi improbable, désirée et libératrice que le but en or de David Trézéguet à l'euro 2000". Et ce n'est pas un hasard si l'apprenti-écrivain Léopold, au moment où il croit la consécration toute proche, relit frénétiquement son manuscrit, obnubilé par la perfection formelle  de ses phrases ("traquer la répétition, la lourdeur stylistique, la tournure alambiquée") tandis qu'il n'appréhende ses personnages que comme un naïf démiurge ("réorganiser quelques rapports humains, affiner un ou deux moments de suspense, retendre certaines situations"). Cette mise à nu de la corruption du langage, en action, est une des belles finesses du roman.

     "Je me tuerais à lui expliquer que c'est du second degré". Le problème, si problème il y a, est peut-être là: l'état des lieux passe par un deuxième degré omniprésent. Pour voir à quel point l'individu subit les violences voilées mais bien réelles de notre société dite libérale, au point d'être réduit à l'état de caricature vivante, le lecteur doit suivre le discours d'un de ces individus caricaturaux. Intérêt et misère de la première personne du singulier au présent de l'indicatif: on voit de l'intérieur le processus d'aliénation mais on restera à la surface du processus. A noter qu'Erwan Larher, qui n'est dupe de rien, a bien envisagé l'écueil et le signale, lors d'une inévitable mise en abyme, par la bouche d'une voisine sans concession; elle met en garde Léopold contre la veulerie qui se raconte elle-même, au nom de "l'universalité" à laquelle doit tendre l'écriture romanesque. Le texte pourtant abonde en notations précises et aiguës, où justement le réel, notre réel, se découvre en quelques mots: "Je donne une pièce au clochard (...), geste qui me catégorise instantanément en minorité agissante aux yeux de la majorité hostile et réprobatrice. Au lieu de suivre mon exemple et de couvrir d'or le pauvre bougre (...), elle me considère suspicieusement car, en plus de contrevenir à l'alliance sacrée de l'argent et du labeur, j'ai donné mauvaise conscience à mes covoiturés". Mais ces saillies côtoient de nombreux développements narratifs où l'inventivité verbale et la malice critique se cantonnent au registre parodique. Parodie de récits d'espionnage, parodie d'érotisme à paillettes, parodie du complot-diabolique-où-monsieur-tout-le-monde-va-jouer-un-rôle-majeur-bien-malgré-lui _ dans la deuxième partie, on n'est souvent pas loin du Grand blond avec une chaussure noire. Ces pages parodiques, en elles-mêmes, ne manquent pas de saveur, mais elles finissent par apparaître gratuites. Ce faisant, l'auteur succombe à la grande tentation de la littérature française contemporaine: la tentation de la pantalonnade _ certes pantalonnade beaucoup plus sérieuse qu'il n'y paraît, mais en première lecture pantalonnade quand même. 

     Et c'est peut-être dommage, car Erwan Larher le montre sans cesse sur son blog et dans moult pages de son roman: il a des choses à dire, et il est capable de sacrément bien les dire.