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     Dans le cadre de nos études internes, menées en étroite collaboration avec l' O.C.A.B.L (Observatoire des Comportements Aberrants de la Blogosphère Littéraire), penchons-nous aujourd'hui sur deux tendances lourdes.

      1) La chronique partielle. Très mode en ce moment. Vous prenez un livre dont vous avez l'intention de parler, mais au lieu de bêtement le lire in extenso pour porter un regard bêtement honnête, vous en lisez juste le début (20% du livre maximum) et vous livrez, toutes affaires cessantes, vos précieuses premières impressions à vos lecteurs ébahis. Par la suite, vous lirez la fin et ferez part de vos nouvelles impressions. Ou pas. En vrai, ça n'a aucune importance, l'essentiel est de restituer le geste de la lecture, cette ultime aventure. Tout cela sans doute révèle une belle humilité ("qui suis-je pour oser porter un jugement global?"), une lucidité extraordinaire ("mon appréciation dépend du lieu et du moment, et évolue sans cesse au fil des pages"), un sens de l'originalité sur-développé ("on va quand même pas faire une critique dogmatique, comme tous ces minables journalistes officiels"), une sensualité hors-norme ("un roman, ça se savoure") _ d'ailleurs, le blogueur passionné larde sa chronique fragmentée de petites notations quotidiennes, qui attestent de son existence délicieusement physique ("j'en suis à la page 28 et je bois un thé-caramel des îles doux et brûlant, et ma gorge est gorgée de saveurs lointaines et enivrantes, avec un soupçon d'angoisse, que va devenir l'héroïne obèse amnésique? je m'interroge et me ressers du thé-caramel des îles, cette fois en trempant un biscuit au miel de montagne, mhmmm, oh dehors il pleut, plic ploc gouttes d'eau fraîches tombées du ciel comme les phrases dégoulinantes du beau roman qui m'accapare tellement"). Si on voulait faire preuve de mauvais esprit, on verrait dans cette pratique de plus en plus répandue quelque chose comme de la paresse, de la frilosité, de la précipitation, du narcissisme. Mais on n'est pas comme ça dans le sous-sol, ah ça non, on se réjouit au contraire de pouvoir découvrir tant de moignons de lectures effleurées. Puisque c'est tendance.

     2) La désintégration. C'était dans l'air depuis un moment, mais la prise de conscience fut brutale. En parcourant systématiquement les "Liens" de ma colonne de droite, je m'aperçus, non sans argh! dans la bouche, que plus de la moitié de mes plus ou moins camarades avaient fermé boutique, s'étaient volatilisés, ou agonisaient un peu péniblement dans leur coin. Vous pouvez faire le test vous-mêmes en cliquant partout où il y a du soulignement, bien que l'expérience présente assez peu d'intérêt en soi, je le reconnais. Bien sûr le phénomène n'est pas nouveau, et nous ne confondrons pas les blogs en fin de vie avec les blogs structurellement anémiques (le blog anémique se déploie dans le silence, à un rythme de 4 ou 5 billets par an, on croit qu'il n'en a plus pour longtemps mais en fait il peut tenir des décennies comme ça, c'est admirable). Mais en ce moment il semble que le mouvement funèbre s'accélère. Il y a les disparus énigmatiques _ du jour au lendemain, plop, plus rien; les planificateurs de deuil, malins mais parfois relous _ quand ils annoncent pour la troisième fois dans l'année l'arrêt définitif de leur blog (sans donner d'explication, genre: c'est super dramatique ce qui m'arrive, je peux même pas en parler), les commentateurs les plus fidèles peinent à trouver des mots doux et tristes pour l'éternel ressuscité; assister à ses propres funérailles est certes un fantasme largement partagé, mais ce n'est pas un plaisir qu'on peut s'offrir à répétition, même au pays magique des pixels. Il existe aussi de notables exceptions, les increvables qui bloguent tant et plus quoi qu'il arrive, ceux qu'on appelle pudiquement graphomanes et qui sont en réalité de dangereux malades mentaux _ c'est d'ailleurs pour ça qu'on commente autant chez eux: au moins, pendant qu'ils répondent aux com', on est sûr qu'ils ne vont pas égorger une vieille dame dans la rue. Il n'empêche que du côté de la blogosphère dite littéraire, c'est plutôt la sinistrose. D'où ma question: que font-ils maintenant, tous ces gens? où sont-ils partis? (je postule en effet qu'ils sont encore en vie quelque part). Vont-ils rejoindre quelque confédération webesque, se perdre dans un collectif d'auteurs/chroniqueurs pour mieux se faire entendre (il me semble que c'est une tendance qui s'affirme) ? Errent-ils tristement et à tout jamais en des lieux assez honteux, comme Facebook? (et si oui, quelqu'un pourrait-il m'expliquer quel peut être l'intérêt humain et intellectuel de Facebook? perso je ne vois toujours pas). Ou mènent-ils une vie normale et équilibrée, loin d'internet, ce que je me refuse à croire?