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    "J'ai l'impression que vous jouez un peu votre propre rôle". Houellebecq, c'est entendu, est un phénomène qui génère des positionnements nets et tranchés. Les anti- houellebecquiens officiels voient dans La carte et le territoire un concentré de franchouillardise blagueuse, à l'instar de Pierre Assouline, ou un impudent jeu de miroir vaniteux, comme le goncourisateur Tahar Ben Jelloun. Des lecteurs avertis, houellebecquiens de longue ou fraîche date, savent au contraire y trouver, comme le scrutateur Stalker, une profonde réflexion sur l'humain, et savourer, à l'exemple de l'excellent Paul Edel, "une constante bouffonnerie triste", un souffle "cryogénique". Et puis il y a les cons de mon espèce, admirateurs lointains qui attendent avec impatience tout nouvel opus du maître et qui parfois sont un peu déçus. J'avais soigneusement évité de lire de près les très précoces critiques louangeuses ou acerbes _ les cons sont si influençables. Mais, livre en mains, je ne parviens pas à dépasser un sentiment diffus de gêne, en dépit des multiples instants de plaisir.

     "Un dispositif rationnel, dénué de magie". Réflexions désabusées ou provocatrices abondent comme toujours, le lecteur n'est pas dépaysé. Cependant, et ce n'est pas sans charme,  les coups portés par l'écrivain à toutes sortes de doxa sont ici moins violents que dans ses précédents romans, l'ironie se montre moins dissolvante, moins massive, moins rageuse. Ce ne sont pas les cibles qui manquent, explicites ou implicites, mais on sent très vite qu'elles ne sont pas au coeur de la démarche. Hurleront (et ont d'ailleurs déjà hurlé, les pavloviens) les inconditionnels de Picasso, dont le démolissage est pourtant ludique; un certain gratin intellectuel, à qui Houellebecq inflige de nombreuses quoique brèves apparitions de Jean-Pierre Pernaut et autres pointures comme Julien Lepers; les managers imbéciles (Forestier et son savoureux "win-win absolument"); les amoureux du beau style, qu'il emmerde joyeusement en parsemant son texte de phrases ostensiblement bancales et lourdes ("une demeure d'exception dont les chambres fastueuses s'ouvraient sur un parc de quarante hectares dont le plan original était attribué à Le Nôtre", il fallait oser); et bien d'autres micro-catégories, allant des odieuses promesses des plombiers aux complexes des restaurateurs gays, sans parler des vannes ad hominem. Mais même si cette retenue est souvent feinte et permet de nouveaux effets comiques, la méchanceté devient presque indulgente. Est-ce à dire que le scalpel de Houellebecq s'est définitivement émoussé, ou que désormais trop dans l'air du temps il ne trouve plus d'ennemi valable? Non, il ne fait qu'amortir ses coups, délibérément, et nous le confirme vers la toute fin, de façon métaphorique, lorsque son doux héros, Jed Martin, castagne méthodiquement une responsable de Dignitas avec une rare violence, ce qui le met de fort bonne humeur. Je peux encore faire mal, semble nous dire Houellebecq, mais ce n'est pas, ou plus, ma priorité. Et que le personnage qui porte son nom soit aussi malmené dans le récit confirme cette volonté de prendre ses distances par rapport à ce qui a fait en grande partie son succès.

     "Une période dépressive d'intensité faible". L'ensemble du roman baigne dans cette demi-teinte. Pour la première fois, peu, fort peu de sexe _ et l'auteur s'en amuse en prêtant à son personnage Michel Houellebecq un goût décroissant pour les bordels thaïlandais, leur préférant un éventuel retour dans sa maison d'enfance du Loiret où il pourra se livrer à "la chasse au ragondin". Le corps et ses appétits n'en restent pas moins présents, mais sous une forme plus aisée à satisfaire: la nourriture. Les repas, dont les menus sont détaillés, sont l'occasion de rencontres essentielles (père-fils, notamment), et on voit Michel Houellebecq (le personnage) se ruer volontiers sur des cochonailles solitaires, avant de trouver l'apaisement auprès d'un amical pot-au-feu. On se dirige ainsi lentement vers la possibilité d'une sagesse relative, un hédonisme prudent, limité. Jasselin, le policier blasé, gagné par "une obscure lassitude", n'en reste pas moins "passionnément attaché à sa femme vieillissante et à son petit chien impuissant". A défaut du bonheur, une sensation de paix mélancolique, étroite. La réussite sociale est, on s'y attendait, hors-jeu. La plupart des individus cherchent toujours à s'enrichir, mais pour ainsi dire mécaniquement, sans réel projet, criminels comme galeristes ne semblent pas savoir quoi faire de l'argent amassé. C'est ainsi que Jed Martin traverse de manière parfaitement détachée sa propre success story, fondée il est vrai sur l'évaluation très aléatoire de ses oeuvres sur le marché. Et Marylin, l'attachée de presse constamment enrhumée, accompagne son extraordinaire ascension d'une voix "geignarde". Face à ces succès inutiles, trois pages consacrées à l'utopie sans lendemain de William Morris. Nouvelle impasse. D'une manière plus générale, les personnages de La carte et le territoire semblent tous frappés d'une paralysie latente: il est souvent précisé que plusieurs minutes de silence s'écoulent entre deux répliques au cours de dialogues somme toute anodins, et les personnages principaux, peu doués pour l'amour, passent beaucoup de temps à "considérer" les objets, les paysages. Même une grille de mots fléchés se remplit "laborieusement". On s'enfonce dans la torpeur.

     "Le triomphe de la végétation". Ainsi, la déliquescence de l'humain demeure la règle d'or houellebecquienne, même si on est loin de la systématisation d' Extension du domaine de la lutte. On ne trouve guère ici de Tisserand à la libido convulsive et désespérée, la passivité règne, jusque dans le processus de création, "comme un bloc de béton qui se décide à prendre". Paradoxalement, au moment même où l'"obsolescence" de tout objet manufacturé s'accélère vertigineusement, l'humanité pensante s'enlise, se dissout. La confrontation incipit/épilogue est particulièrement éclairante. Première phrase du roman: "Jeff Koons venait de se lever de son siège, les bras lancés en avant dans un élan d'enthousiasme". Humanité entreprenante, artistique et triomphante? Ce n'est qu'un leurre, bien sûr: on apprend peu après qu'il s'agit d'un tableau inachevé, et de toute façon raté, que Jed va consciencieusement détruire. Dernière phrase: "Le triomphe de la végétation est total". Il s'agit encore d'une oeuvre de Jed, mais cette fois c'est l'aboutissement de ses travaux, son dernier mot. Entre ces deux pages, le récit d'humains voués à perdre leurs facultés fondatrices, jusqu'au langage intelligible, perte symbolisée comiquement par les errances verbales du vieil écrivain ("Foucra bouldou! Bistroye! Bistroye! ajouta-t-il avec conviction (...) à la manière du capitaine Haddock"), tandis que le non-humain ne cesse de tendre vers notre sphère, en un chiasme quelque peu désespérant: les chiens frôlent la perfection, les cochons sont dotés de sensibilité et d'intelligence mathématique, et le chauffe-eau perturbé de Jed émet des sons si variés qu'on peut "s'attendre un jour ou l'autre à ce qu'il accède au langage articulé". Que faire en attendant la dispersion définitive de l'humain? Conserver ce qui peut l'être avec pragmatisme, aussi bien les villages typiques que les connaissances. Mais sans grande illusion, car que vaut vraiment "un breakfast limousin proposé à 23 euros par personne" dégusté par "une famille de Chinois"? Et un écrivain peut-il faire mieux, en définitive, que s'agripper à des détails, au gré de digressions wikipediaques et souvent incongrues, de la mouche à merde à la biographie-express de Frédéric Nihous en passant par les eaux minérales de Suède?

      "Le monde comme juxtaposition". Dans cette perspective, la narration perd de son sens. Le romancier se fait volontiers peintre, pour "simplement rendre compte du monde". Autant dire que dans toute oeuvre qui ambitionne de dresser la carte du territoire, on retrouvera "cette monotonie écrasante", évocations répétitives d'instants, de lieux, de gens, où même les actions criminelles les plus retentissantes relèvent de la plus commune médiocrité, comme le déplore l'enquêteur. Houellebecq-écrivain joue partiellement le jeu de cette juxtaposition monotone en livrant le détail d'horaires de train, de marques de voiture, ou en faisant interagir des personnages pratiquement interchangeables (les deux artistes Houellebecq et Jed, les deux policiers Jasselin et Ferber) qui, malgré quelques nuances, tiennent un discours sur le fond identique, à la manière des clonés Daniel 24 et Daniel 25 dans La Possibilité d'une île. Quelques parallélismes pesants soulignent ces gémellités: "C'était un écrivain..." fit observer Ferber (...) Ce n'est pas incompatible, fit observer Jasselin". Du reste, Jed Martin connaît le succès en réalisant des séries, succession de photographies ou de tableaux répondant à un principe unique déclinable sans fin (les cartes Michelin, puis les "métiers", enfin les processus de dégradation). En somme, si la carte peut se révéler plus intéressante que le territoire (fil rouge de la première exposition de Jed), c'est seulement en faisant abstraction de la monotone réalité du territoire; carte intéressante, mais inopérante. A l'inverse, la carte qui se voudrait fidèle reflet du territoire sera, comme lui, plate, atone, pénible à déchiffrer _ et inutile. Les cartes Michelin, riches de promesses, sont finalement trompeuses, elles ne laissent guère apparaître les transformations profondes qui affectent le rapport de l'homme à l'espace, comme en témoigne la métamorphose de Châtelus-le-Marcheix, à la fin du roman. Quant aux tentatives de rationalisation sur le terrain, elles sont vouées à l'échec et au ridicule: dans le village que traverse Jasselin, on erre plaisamment entre "l'impasse Leibniz" et "le rond-point Emmanuel-Kant (...) qui ne conduisait à rien".

     "(...) et puis voilà". Tout cela nous donne un roman très cohérent, souvent drôle, qui brasse de nombreux thèmes majeurs, mais dont on peut, à rebours des enthousiastes Inrockuptibles, mettre en doute la densité. L'ombre de Perec plane, nous disent les gens intelligents, et certes les indices ne manquent pas. Mais une ombre, fût-elle celle de Perec, fait-elle un livre? Pour ma part, je n'ai pas pu m'ôter de la tête que ce roman oscille entre peinture du réel et pitrerie gratuite, oscillation indéfinie comme l'est l'oscillation burlesque des policiers (pauvre "brigadier Bégaudeau"!) devant l'insoutenable cadavre de l'écrivain caninophile, oscillation qui, en dépit de toute l'habileté de la construction romanesque, ne permet guère d'aller très loin.