chats_023

     Le magazine Lire, soucieux de nous voir passer de bonnes vacances, balance son sableux dossier juillet-août "Les livres de votre été" avec la constance qui fait sa réputation.  Mais même sur la plage et resplendissant d'huile solaire, Lire mène l'enquête, s'interroge, projette, évalue. Cette fois c'est un dossier de fond sur la révolution numérique. Un dossier de fond, c'est-à-dire quatre pages constatatives et comparatives. Bah oui ma brave dame le numérique on y vient d'une façon ou d'une autre, et l'Ipad est fun mais le Cybook Opus est plus sérieux (mais moins fun, du coup).   

     Plus intéressants encore sont les ressentis de deux auteurs majeurs de notre époque mutante. D'un côté on a la chronique apocalyptico-cool de Frédéric Begbeider, de l'autre l'exaltation prophétique d'Alexandre Jardin, tous deux passionnants, car tous deux montrant avec l'acuité et la verve qu'on leur connaît à quel point on peut être à côté de la plaque quand on flippe. Mais foin d'ironie facile, la parole est aux oracles:

     Beigbeder: notre intrépide expérimentateur a lu du Baudelaire sur un Ipad; de relative bonne foi, il avoue que la sacro-sainte sensualité du papier n'est guère supérieure à celle de la toute nouvelle machine diabolique, mais c'est pour aussitôt relever deux défauts majeurs: tout d'abord, "lire des poèmes de Baudelaire sur l'Ipad fut confortable pendant un petit moment (vingt minutes environ) mais j'avais du mal à résister à l'envie de cliquer sur des vidéos, de consulter mes messages, d'écouter des chansons". Et d'ajouter que Proust ne saurait survivre à cet écran, véritable "fenêtre ouverte sur le zapping". En somme, ce que ce grand littérateur explique, c'est que la littérature cède devant toute tentation. Seul le livre de papier (de préférence sur une île déserte) peut obliger un lecteur à lire. Si tu lis Proust mais que tu as la possibilité d'allumer la télé, ou de répondre au téléphone, ou d'écouter de la musique, ou d'entendre une blague, Proust est mort. Pas au niveau. Or, avec les nouvelles technologies, tu peux faire tout ça juste en laissant glisser ton doigt sur l'écran tactile, oops, je pensais tourner la page et je me retrouve avec Lady Gaga sur Dailymotion, c'est ballot.  L'autre argument de Frédéric, "plus grave", n'est pas mal non plus: "lire sur papier suppose qu'on respecte l'auteur comme un être admirable, génial ou talentueux, bref, meilleur que soi; l'écran en fait un semblable, un pote, un mec normal, presque un blogueur... donc n'importe qui! En supprimant le papier, on banalise l'écrivain." Passons sur le manque de lucidité de Freddy (ça fait belle lurette que l'auteur n'est plus respecté comme un être admirable _ et pour cause: l'artiste littéraire mis en vedette sur la table Littérature de ma librairie littéraire, ce mois-ci, c'est Christine Bravo, le papier c'est du sérieux on vous dit), et constatons que cet argument ne s'intéresse qu'à un statut (celui de l'auteur), et aucunement au texte, à ses enjeux, à ce qu'il pourrait éventuellement apporter. Comment allons-nous être perçus à l'ère du numérique?  s'inquiète le chroniqueur. Et le verdict tombe: ce n'est pas seulement Gutemberg, "c'est Flaubert qu'on assassine". Le point commun entre ces deux arguments? Oh c'est simple: Begbeider, et un nombre impressionnant de ses pairs, ne croient absolument plus à la littérature, et à vrai dire s'en foutent complètement. Il leur reste à défendre une position, la leur, mais alors là foutredieu, ils la défendront vaillamment!

    Jardin: c'est la deuxième option quand vous craignez d'être rapidement dépassé par les événements. Le combat d'arrière-garde étant perdu d'avance, optez pour la fuite en avant, faites dans la surenchère, donnez l'impression de monter dans le train trois heures avant le départ. Avec l'ineffable auteur de Fanfan, ça nous donne, en bas de la page 27: petit entretien mais grand enthousiasme, chaque réponse s'ouvre sur une exclamative, et de toute façon J.B, de Lire, a prévenu en intro qu'Alexandre "ne cache pas son enthousiasme!", info confirmée par la photo de notre écrivain pétillant, mutin, un peu foufou, éternellement dans le camp de la jeunesse qui ose. Analyse de la situation: "une opportunité historique démentielle!". Pourquoi? Parce que "toute la grammaire de ce format inédit est encore à créer". Des pistes? Non. Mais Jardin est formel: "les oeuvres existent à travers un certain mode d'expression, et il faut savoir s'y tenir". Donc écriture spécifique (bien qu'on ne sache toujours pas quelle spécificité) et pas de retour en arrière, ah ça non, on est pionnier ou on ne l'est pas. D'ailleurs Alex nous mijote, en partenariat avec Orange (prestigieux mécène), "un texte surprenant, extrêmement romanesque et radicalement nouveau", qui n'existera qu'en digital, jamais de reprise papier, parole d'enthousiaste! Là encore, passons sur la rigidité de notre esprit libre, qui en est encore à croire qu'une oeuvre est à tout jamais conditionnée par son support _ comment explique-t-il alors que des oeuvres comme l'Iliade et L'Odyssée se prêtent aussi bien à la lecture individuelle et silencieuse sur papier imprimé depuis des siècles alors qu'elles apparurent dans une toute autre perspective de création et de réception? Mais le troubadour futuriste se moque bien de ces questions bêtement culturelles, il croit, il est "convaincu", et c'est bien assez pour renouveler la littérature de fond en comble. Détail amusant, en apparence fort éloigné de l'inquiétude beigbederienne, le volontarisme jardinesque partage cependant une interrogation fondamentale: quid de l'écrivain de ces temps à venir? Toujours insouciant, Alexandre ne s'angoisse pas sur la perception sociale de l'auteur (il lui paraît aller de soi qu'il sera adulé par les foules numérisées), mais il remarque quand même, avec une pointe d'excitation, qu' on va devoir "inventer un mot pour désigner ces raconteurs d'histoires de l'ère digitale". Ah oui, ça c'est important! Comment qu'on va m'appeler désormais, moi moi moi? Cyberomancier ou romancyberien? Uh uh, que de perspectives nouvelles!

    _  Et le texte, messieurs? ... ...  _ Le quoi, vous dites? Comprends pas.