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     Certains écrivains suivent une trajectoire qui paraît nette et sans bavure. Ainsi la grande Annie Ernaux, qui très tôt dans son oeuvre quitte la fiction pour extraire du matériau autobiographique "quelque chose entre la littérature, la sociologie et l'histoire", comme elle l'affirmait dans Une Femme et le répétait quinze ans plus tard dans L'écriture comme un couteau. Pour ce faire, elle recourt à une "écriture dépouillée de toute fioriture stylistique" _ dixit Wikipedia, qui ne se trompe jamais. Ou pour reprendre le mot d'Annie Ernaux: elle tend vers l'écriture plate. Une écriture dépassionnée, clinique, de très haute précision, qui restitue, par petites touches, et en essayant d'approcher le degré zéro de la mise en scène et de l'analyse, une figure paternelle (La Place, 1983), une passion amoureuse (Passion simple, 1991), une maladie ("Je ne suis pas sortie de ma nuit", 1997). C'est à ce prix que l'intime tend vers l'universel, dans cette écriture sans ombre et sans affect, que le lecteur reconnaîtra sa propre vie et celle de ses proches. Les Années, sorti il y a deux ans et salué par beaucoup comme le couronnement de ce parcours exigeant, arpente le temps, linéairement, de la petite enfance à l'âge mûr, reprenant ainsi toutes les problématiques-clé de l'oeuvre d'Annie Ernaux: le déplacement social, l'ambivalence du regard porté sur les parents, les luttes et ressentis d'une femme accédant à une émancipation limitée. Le tout inextricablement lié aux mutations des mentalités collectives, à la ronde des modes, permettant au "je" de devenir presque indifféremment "elle" et "on". L'ambition est indéniable, le format est d'ailleurs supérieur à la plupart des parutions des années précédentes. Couronnement de l'oeuvre, donc, avec les dernières paroles comme un possible testament littéraire: "Sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus jamais".   

     Telle est la doxa qui, comme toute doxa, a l'avantage de la clarté et l'inconvénient de la simplification. Car enfin, en lisant de bonne foi Les Années, un lecteur régulier d'Annie Ernaux peut ressentir une gêne. Autant les pages sur les mythes familiaux de l'après-guerre ou sur les interrogations d'une jeune femme des années 70 sont passionnantes, autant celles qui concernent la perception des événements plus récents par un individu ordinaire sont précisément... ordinaires. Jusqu'aux plus consternants clichés, par exemple sur le non-bug de l'an 2000, ou les guignols de l'info qui font rire puis un peu moins, ou encore le on se souvient tous de ce qu'on faisait au moment du World Trade Center, réflexions entendues et lues mille fois à tous les degrés possibles et imaginables, et retranscrites là, pour le coup, de manière irrémédiablement plate. Il est d'ailleurs symptomatique que Pierre Assouline, dans son billet élogieux consacré aux Années, "oublie" littéralement le dernier tiers du livre, dont il n'y a pas grand-chose à retenir en effet. Pourquoi ce décalage? Peut-être tout simplement parce qu'Annie Ernaux n'est jamais meilleure que lorsqu'elle parle de ce qui la touche, viscéralement, charnellement; fantastique scrutatrice de ses perceptions intimes, elle est en revanche une médiocre observatrice de ce qui ne l'affecte pas directement. Il y a à ce sujet un passage très lucide des Années, qui se limite à un instant de sa vie mais que je crois applicable à l'ensemble de ses démarches: "Entre ce qui arrive dans le monde et ce qui lui arrive à elle, aucun point d'intersection, deux séries parallèles, l'une, abstraite, toute en informations aussitôt oubliées que perçues, l'autre en plans fixes." 

    Plus profondément encore, ce dont manquent de trop nombreuses pages des Années, c'est la tension interne. On assiste à une mise à plat sereine là où Annie Ernaux avait habitué à une écriture nerveuse, parcourue de ratures et de contradictions, derrière la neutralité de façade. Par exemple, dans le court et très beau Une femme (1987), où elle n'arrivera pas, heureusement, à résoudre une déchirure fondamentale: "En écrivant, je vois tantôt la "bonne" mère, tantôt la "mauvaise". Pour échapper à ce balancement venu du plus loin de l'enfance, j'essaie de décrire et d'expliquer comme s'il s'agissait d'une autre mère et d'une fille qui ne serait pas moi. Ainsi, j'écris de la manière la plus neutre possible, mais certaines expressions ("s'il t'arrive un malheur!") ne parviennent pas à l'être pour moi, comme le seraient d'autres, abstraites ("refus du corps et de la sexualité", par exemple). Au moment où je me les rappelle, j'ai la même sensation de découragement qu'à seize ans, et, fugitivement, je confonds la femme qui a le plus marqué ma vie avec ces mères africaines serrant les bras de leur petite fille derrière son dos, pendant que la matrone exciseuse coupe le clitoris."

     Et si l'on remonte plus en amont, on trouve son envol littéraire et sa prise de risque maximale en 1974: Les Armoires vides. En général, ce n'est pas l' oeuvre sur laquelle on s'attarde le plus volontiers, sans doute parce qu'elle apparaît comme une première approche à dépasser (c'est encore, extérieurement, un "roman", ne serait-ce que par le nom fictif de la narratrice, Denise Lesur), et surtout parce qu'elle n'est pas la plus caractéristique de la Ernaux touch de la maturité _ par certains côtés, elle en est même l'exacte antithèse. Elle s'en explique clairement dans son livre d'entretien avec Frédéric-Yves Jeannet, L'écriture comme un couteau (2003): issue du monde des "dominés", elle se refusait à évoquer ce monde en adoptant la langue des "dominants" qu'elle maîtrise parfaitement; mais n'ayant pas encore fait le choix de "l'écriture de la distance" (il sera fait à partir de La Place), elle opta pour une écriture hybride, "avec un lexique véhiculant les langages illégitimes, une syntaxe de type populaire". Et cela nous donne une oeuvre d'une rare violence, où la colère, constante, se joue à au moins trois niveaux: rage contre le nouveau monde qu'elle intègre peu à peu, monde à la fois du désir assouvi et des conventions qui distinguent arbitrairement; rage contre ses parents, son milieu populaire dont elle découvre, par confrontation avec l'autre monde, la saleté, la myopie, l'inaptitude à sortir des vieilles idées reçues; rage, enfin et surtout, contre elle-même, rage de se voir trahir les siens, par sa culture croissante, par son mépris. Rarement narratrice aura été plus en guerre contre elle-même, de la première à la dernière page.

     De fait, contrairement à la plupart de ses oeuvres postérieures construites en fragments successifs, il est difficile d'isoler un passage des Armoires vides, tant les mots s'entrechoquent au sein d'une unique coulée rugueuse. Peut-être celui-ci: "Le bac les a complètement ramollis, ils respirent, je risque de moins en moins de mal tourner. Ils ont eu l'oeil, et puis quoi, elle apprend ce qu'elle veut, Denise, ça rentre, elle n'a pas la tête dure! Cons. Pourtant, le soir du résultat, j'écoute La petite musique de nuit de Mozart, je sais qu'au-dessous, la mère truc ou machin lève la tête d'un air mi-figue mi-raisin (...). Ils sont là, au-dessous, porteurs de poisse, aspirés vers les bouteilles vides, les petits sous, les billets sales que les gamins griffonnent d'encre violette. Il y a même dans le quartier Clopart une fille de mon âge qui porte mon nom, Lesur, elle boite, elle n'a jamais réussi à apprendre à lire, maintenant, elle se met à picoler comme ses parents, si moi aussi, un jour... Le nom. Demain, après-demain, cela fera un jour et deux, et un mois que j'aurai eu le bac et puis ce sera comme si je n'avais rien eu. Tout sera à refaire. Je n'arriverai jamais à entasser assez de diplômes pour cacher la merde au chat, ma famille, les rires idiots des poivrots, la connasse que j'ai été, bourrée de gestes et de paroles vulgaires. Je n'arriverai jamais à écraser à coups de culture, d'examens, la fille Lesur d'il y a cinq ans, d'il y a six mois. Je me cracherai toujours dessus! Regarder au-dessus de soi, je suis d'accord dans le fond avec les profs et ma mère. Il faut encore creuser l'écart, semer définitivement le café-épicerie, l'enfance péquenaude, les copines à indéfrisables..."   

     Alors on peut, naturellement, apprécier Annie Ernaux de 2008, grande dame qui se penche vers les décennies passées avec la sagesse des écrivains comblés. Mais on peut aussi bien refuser l'idée qu'il y a eu progrès dans l'écriture et la pensée, et revenir aux sources, au moment où la trajectoire n'était pas encore trajectoire, au moment où une jeune femme prend la décision d'écrire sur elle et ses proches, en sachant quelle douleur elle risque d'infliger à sa mère qui l'admire tant, et elle l'écrit, viscéralement, pour elle-même, contre elle-même.