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      Hyrok, premier roman de Nicolaï Lo Russo, est un livre d'ogre affamé: il bouffe tout, personnages à la dérive, société trompeuse de l'"hyperchoix", avenir inquiétant, surchauffes sexuelles et amours fragiles, passions et contrefaçons de l'Artiste, plants de basilic, Suisse bucolique, milieu éternellement déliquescent de la mode, compétitions aux règles pipées, mirages de l'image, famille lointaine je vous aime, tout ou presque y passe, et c'est peu de dire que le projet est ambitieux.

      Pour avaler sans indigestion autant d'ingrédients, le lecteur suit les traces de Louison Rascoli, héros énergique et désespéré, photographe à l'oeil sûr mais qui a le malheur d'aimer les arbres, la chair ferme, la beauté, et il lui arrive même, le pauvre homme, de citer Jean-Jacques Rousseau. Autant dire que sa traversée du monde de la photo d'art sera douloureuse: on lui demande d'être dans le "move", d'être "réactif" avant d'être "créatif", autrement dit d'oublier d'être un artiste expérimentateur pour devenir "un véritable animal social, leste, opportuniste, malin, tout de contacts vêtu". Il essaie de jouer le jeu, conscient de ne pas avoir trop le choix et croyant correspondre à son époque, il fait sien l'idéal d'"un état incertain, indécidable", affectionne les "situations transitoires" _ mais les aléas du métier et sa lucidité ne lui feront pas de cadeau: il voit bien que le monde entier fonctionne comme ces fêtes "hype" où l'invité moyen croit naïvement qu'à force de patience il va pouvoir se trémousser avec le gratin, alors que la festivité tourbillonnante et le contact facile ne font que masquer une réalité beaucoup plus simple: tout s'incline et s'annule devant la puissance, elle-même obtenue par l'argent et les réseaux sociaux. Pour Louison Rascoli et ses pairs c'est tous les jours "la Sainte-Salope". On leur parle innovation, initiative et on attend d'eux conformisme, soumission.

     Louison le quadra engloutirait ce qui lui reste d'énergie dans l'addiction à l'imagerie pornographique s'il ne rencontrait pas, à mi-parcours, la jeune Violette. Elle sera la bouée de secours et le coup de grâce. A la fois émouvante victime et vitrine magnifique d'un système où le "fashion" et l'hyperflexibilité règnent en maîtres, Violette, la "speedy flower", s'adapte, butine, joue, blogue, s'exhibe, s'éclate, se prête à plusieurs hommes fortunés, tient le coup en s'étourdissant de relations sans affectif _ pense-t-elle. "Experte dans les pirouettes", elle fait partie des "zappeuses de grand chemin" mais qui, immanquablement, se trouvent être "les zappées par le destin, aussi". Fuite en avant. Les deux amants, chacun à leur manière, anticiperont les temps futurs, feront dans la surenchère _ conversations croisées, triches, détours, aveux, aveuglements, saut dans l'inconnu.

     L'écriture d'Hyrok tient la distance: il s'agit de rendre compte d'un mouvement continu, frénétique, d'un "éclatement" de la parole et de la pensée, et en même temps de lutter contre ce chaos programmé. "L'écriture est vertige et le vertige m'attire", dit Louison. L'auteur se jette dans le vide sans frémir, décidé à exploiter avec bonheur toutes les ressources du roman, ce fantastique genre bâtard qui, on l'oublie trop vite, accepte tout, absorbe tout, malaxe les discours les plus disparates. Se succéderont ainsi, d'une manière étonnamment fluide et naturelle: romanesques aventures d'un ambitieux déçu façon Balzac (passages très réussis, haletants _ même pour le lecteur néophyte, consacrés aux tentatives de percées du photographe méritant), fragments poétiques, morceaux d'essai anthropologique, récits rageurs à la verve célinienne (hommage parfois appuyé, comme l'usage de l'adverbe "absolument" en fin de phrase), transcriptions de paroles "saisies sur le vif" par dictaphone, schémas, écriture-délire (les dernières pages du héros au bout du rouleau qui tendent vers le Journal d'un fou de Gogol), dialogues et billets made in internet avec massacre jouissif de la syntaxe et de l'orthographe traditionnelles, traquenards narratifs (un carnage qui n'en est pas un, ou encore la blancheur de la photo la plus chère du monde présentée à la première page du Prologue, blancheur dont on ne comprendra le sens véritable que 500 pages plus tard), citations en ouverture de chapitres intégrant joyeusement Laurent Voulzy ou Scarlett Johansson, sans parler des multiples inventions et détournements de références...

     Ces différentes couches de discours ne sont pas le fait d'une simple volonté ludique (quoique), elles apparaissent nécessaires pour traquer, au sein d'un univers de plus en plus factice, vacillant, flouté, la vérité humaine qui subsiste malgré tout dans l'émotion. Louison Rascoli, qui songe un moment à écrire un roman d'anticipation, note: "Relire 1984, Huxley aussi, ce genre de dystopies, essayer d'être aussi réaliste, mais travailler l'émotif, travailler le nerf... C'est ça qui manquait à ces bouquins si je me souviens bien... je les avais trouvés géniaux, incroyablement visionnaires, mais froids, cliniques... schématiques". Voilà: introduire de la vitalité émotionnelle dans un roman d'analyse par ailleurs parfaitement pessimiste, comme un moteur, un contre-poison et un but à atteindre. Du coup, plus que la formule exacte, c'est le ton juste qui compte, avec ses redites ou ses ratures. En parcourant les phrases, on a parfois l'impression d'une politique de terres brûlées: tout n'est pas à garder ("pas de sushi", franchement, cet atroce vieux jeu de mots... ou encore certains portraits satiriques caricaturaux), mais tout s'enchaîne avec un sens du rythme enviable, et on avance dans le roman, gagné par l'énergie et les émois des héros, on s'y enfonce comme on s'enfonce dans l'authenticité humaine, avec ses grâces et ses lourdeurs.

     Alors il y a bien des passages où l'auteur, soucieux d'aller au bout du bout de la réalité qu'il prend à bras le corps, cède à la tentation de tout dire, de tout dévoiler dans sa lumière "scialytique". Face à un univers de faux-semblants, tout nous sera explicité: c'est cohérent, c'est courageux, mais il y a le revers de la médaille. Ainsi pas une fêlure des personnages principaux qui ne trouvera ses tenants et aboutissants (même la strophe manquante du poème qui "explique" Violette _ lacune qui permettait au lecteur de supputer, d'imaginer _ paf on nous la met en mains à la toute fin, ah d'accord c'était bien ça...). Et puis quelques considérations didactiques, notamment dans la bouche de Hope, le fils du futur, sur des points que là encore le lecteur pouvait fort bien reconstituer tout seul. Mais tout cela est balayé par un souffle narratif impressionnant, une belle réflexion et, plus inattendu dans le cadre d'une gigantesque "dislocation", une gaieté d'ensemble qui fait refermer ce livre dense et sombre avec le sourire.

D'autres regards du côté, notamment, de Thomas et de Leo Nemo, et une interwiou menée par Marie.

PS: vous aurez peut-être reconnu, sur la quadruple photo miniature, la tour Wu-Jing. Sinon, achetez le roman et voyez page 503.