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      Conquistadors d'Eric Vuillard n'ira pas conquérir les grands prix littéraires de l'automne, question de réseaux, d'époque _ c'est pareil. Mais voilà une oeuvre à la densité peu commune, grave et escarpée comme une épopée, agile comme un roman, belle et fulgurante comme un poème.

     Il est question d'un double désastre retentissant: les Espagnols de Pizarre, quelques centaines de mercenaires braves et sournois, mettent à sac un empire fabuleux et craintif. Il ne s'agit pas seulement de narrer des exactions dont on sait déjà presque tout, mais d'évoquer la chute sans fin qui unit vainqueurs et vaincus. Comme dans tous les grands textes épiques, l'oeuvre se clôt sur un double deuil. Funérailles de Patrocle et d'Hector au dernier Chant de l'Iliade, morts simultanées de Mâtho et de Salammbô imaginées par Flaubert, ici anéantissement de l'âme indienne et déchéance vertigineuse des bourreaux qui se déchirent. Et au coeur de ces catastrophes jumelles qui mènent droit à notre civilisation moderne, l'Histoire se scinde en dizaines de petites épopées avortées, dérisoires, méritantes, oubliées. Ils s'appellent De Soto, Benalcazar, Orgonez, Alvarado, Challco Chima, Manco Inca, et tant d'autres dont le lecteur suivra les prouesses désordonnées, le long de précipices et de brefs chapitres aux descriptions rares mais d'une précision sensorielle saisissante. Et comme dans tout grand récit épique, les scènes semblent se répéter, expéditions, combats, complots, atermoiements, mises à mort, en d'incessants mouvements de balancier qui engloutissent  hommes, cités et espérances. Mais il suffit d'un adjectif adroitement placé ou d'un rythme nouveau pour que le énième  geste de guerre ou d'abandon apparaisse unique. Les conquistadors se trouvent désemparés sur ces terres d'altitude si étrangères (seul Pedro le fou y trouve immédiatement ses marques) et pourtant ils sont sans cesse ramenés à l'intimité de leur enfance espagnole, en contemplant un buisson ou en entendant une vieille chanson indienne. De la même manière, Eric Vuillard ne cesse de surprendre le lecteur, multipliant les incartades narratives, les prolepses à contre-temps, les intrusions d'un "je" désinvolte, les métaphores incongrues, tout en le berçant de son écriture homogène et douce.  Impitoyable hauteur de vue et chant familier, c'est l'un des mille paradoxes de Conquistadors.

     C'est que l'auteur semble décidé à nous conter, par delà la chronique historique, les périples de l'âme humaine.  "Il y a un mélange inexplicable dans le caractère de ces guerriers espagnols. Pieux et croyants comme les meilleurs des chrétiens ils invoquent Dieu d'une âme ardente et commettent les pires atrocités. Capables des exploits les plus héroïques, ils se trahissent et se combattent les uns les autres de la façon la plus honteuse, et en dépit de leurs actions méprisables ils ont un sens élevé de l'honneur et un sentiment étonnant, vraiment remarquable, de la grandeur historique de leur tâche" disait Stefan Zweig dans le chapitre des Très riches heures de l'humanité consacré à Balboa. Eric Vuillard explore plus profondément, couteau du sacrificateur en main, les entrailles de ces "géants maladroits". Et au moment où ils sont à nu, poussiéreux, expirants, le même Eric Vuillard recueille leurs dernières confidences avec compassion. C'est que "l'âme est une poignée de terre, ration d'amour, jetée aux chiens". Les conquistadors de Vuillard sont venus pour s'emparer de l'or que l'on trouve, leur ont dit les légendes, en quantités prodigieuses au Pérou, auprès de l'Inca.  On ne leur a pas menti. Mais aucune richesse ne saurait les satisfaire, l'or ne sera jamais assez pur, assez décisif, le plus grand amoncellement de métal précieux ne vaudra guère plus que "bouillie jaune, plaque molle, fiente". Ce qu'ils désirent derrière l'or, c'est "un coffre grand comme le monde et dur comme le roc, car ils voulaient tenir l'âme et le monde". Leur quête d'absolu prend alors des allures de fuite en avant: ça sera la grande "chasse à Dieu" _ massacre des idolâtres, croix plantées au petit bonheur la chance, brusques et brèves effusions de piété enfantine, puis le rêve insensé de découvrir et de se rendre maître d'un nouvel Eden, d'une innocence première. "A un vertige de posséder succède un vertige de perdre", les arquebuses et les  charges de cavalerie ne peuvent rien y changer. A défaut de désir comblé et sanctifié, il pourrait y avoir la rageuse quête à rebours: celle de l'abjection, de l'âme qui se baigne dans le sang des innocents. Pizarre et les siens sont tentés, il y aura bien des massacres gratuits, mais la fatigue finit toujours par les accabler. La gloire chevaleresque et la sainteté leur échappent, il en sera de même de la folie meurtrière.

     Conquistadors, oeuvre de conteur mais aussi de moraliste, relate ainsi le lourd châtiment qui pèse sur les vainqueurs; ça ne sera pas la mort _ la mort qui apparaît presque comme une délivrance, le retour en enfance fugace mais salvateur _ ni même la mort infamante: rongé par la syphilis, ou assassiné à la fin d'un repas par d'anciens frères d'armes, ou fiévreux sur les rives d'un autre continent. Le véritable châtiment, c'est la sensation, la certitude de ne pas avoir vécu, au mieux d'avoir traversé la vie comme un théâtre, de n'être qu'un "hidalgo d'opérette". Cette sinistre révélation existentielle revêt de nombreuses formes: l'action est un leurre, puisque "le présent est toujours charogné du passé"; la vie des guerriers envieux devient une longue "procédure", ils se perdent en "finasseries" juridiques dénuées de sens et d'effet; ils se regardent les uns les autres comme de simples personnages de "tapisserie" ou de "vitrail", figés et fictionnels; Pizarre croit s'effondrer comme une statue d'argile après avoir violé une princesse; et finalement, eux qui vécurent de manière intense et inouïe, ils doutent de la réalité de leurs propres aventures: suis-je seulement venu au Pérou? se demande le conquistador épuisé. Les promulgations de puissance ne rendront pas plus tangibles ces réalités qui s'effilochent, car le langage lui même est corrompu, trompeur, inapte: "Il y avait quelque chose d'inexistant dans les mots". C'est pourquoi les thèmes de l'inachèvement et de la déchirure reviennent de manière obsessionnelle dans le roman. Les principaux acteurs du drame, Pizarre, Almagro, et même Atahualpa l'empereur sont tous des bâtards, en quête d'une légitimité qui ne sera jamais totale. Il y aura toujours un demi-frère pour réclamer sa part ou, tout rival écarté, une conscience de l'indignité. L'unité est impossible. La guerre civile est partout, en chacun de nous.  "Un visage humain vu de face", assène le narrateur, est en réalité "fait de deux profils qui s'affrontent" _ d'où la photo d'Eric Vuillard sur le bandeau, à la manière d'une médaille antique, de profil, la seule posture qui permette à un humain de s'incarner, d'un côté puis de l'autre?

     C'est en tout cas ce principe qui préside à l' écriture oxymorique de Conquistadors. Tout appelle son contraire, parce que tout naît de la confrontation intérieure. L'impulsion de Pizarre qui lui permettra de plonger ses mains dans un empire et d'évincer le pâle Almagro? "Sa haine et son amour de Dieu", " sa haine et son amour du roi". La fascination qu'exercent les paysages des Andes, successions de cimes, de forêts, de déserts? "Une telle profusion de vie, et qui sentait la pourriture". Et ce paradoxe fondamental, lourd de conséquences sanglantes: derrière toute vengeance, toute brutalité, il y a, en creux, le mouvement de "l'amour" et du "pardon". Ces grands sentiments antagonistes ne sont pas diffus, abstraits, mais violemment incarnés dans des corps souffrants, qui s'écharpent, qui se démembrent, qu'il faut "creuser" jusqu'à l'"os". Pourtant il y a des moments où l'affrontement s'estompe, la nuit notamment, temps de trève pour les Incas, mais surtout repos qui transfigure les conquistadors: "Ils dorment. Comme des enfants travestis en croisés". Mais si la nuit est bien "le plus beau voyage", il faudra se réveiller, affronter de nouveau le soleil et la déception. Il y a aussi ces éclairs d'humanité, où les ennemis acharnés se reconnaissent soudain frères dans l'affliction, même au coeur de la bataille: "Par moments, Hernando croisait le regard de l'Inca et ils échangeaient des confidences interminables à travers les cris et l'éclat des épées". Plus fondamentalement, Espagnols et Indiens partagent une même émotion qui exalte et paralyse: l'effarement (l'adjectif "effaré" est sans doute un des plus répétés). Alors, pour traduire ces amorces de réconciliation humaine, les phrases ciselées, définitives, se voient parcourues de failles humoristiques, d'échappées poétiques, et les mots "de pierre" comme les momies que l'on déplace tiennent des "conciliabules farfelus". Et puis parfois, plus simplement encore, quelques notations, en marge des longues marches ou des massacres, qui disent la beauté de l'instant, l'éclat de la vie humble, la douceur d'un chemin neigeux. 

     "C'est cela parler, écrire, cette tentative désespérée d'atteindre les côtes brumeuses du monde". En suivant les conquistadors dans leurs perditions, Eric Vuillard, capitaine de guerre et confesseur, nous aura fait aborder, avec une énergie et une délicatesse impressionnantes, un continent de brume fait de chair, de tristesse, de mystère et d'élévation.

Un regard parallèle et plus complet chez Stalker, et des discussions intéressantes du côté de l'éditeur Léo Scheer.