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     Entre autres minables vices, je lis régulièrement Le Magazine des Livres. Eh oui. Je le lis tellement régulièrement que j'éprouve, depuis un certain temps, la nécessité d'en parler ici. Il est entendu qu'il n'y a rien à dire, ou si peu, sur le leader (pour combien de temps?) Lire, chaque mois un peu plus mince et un peu plus lisse (malgré la minuscule et poussive rubrique "Le Match" où le minimum syndical de cassage de livres est scrupuleusement respecté). Mais Le Magazine des Livres, ah oui alors! Car disons-le tout de suite: ce dynamique bi-mestriel, qui essaie à intervalles réguliers de devenir mensuel, est à la fois tout pourri et très riche.

     Au chapitre tout pourri: un nombre extraordinaire de coquilles dans chaque numéro, à croire qu'ils organisent un concours interne _ la victoire à celui qui aura le plus triplé les consonnes, bouffé les syllabes, écorché les noms _ à moins que l'hypothétique correcteur ne soit constamment bourré, comme doit l'être le maquettiste qui, lui, met un point d'honneur à scinder les interviews ou les extraits selon un savant découpage de pages et de colonnes fondé sur l'aléatoire et le mal-pratique (par exemple p.62, arrivé à la fin de la première colonne le lecteur est invité à sauter au milieu de la page 79, contre toute logique rationnelle). Sur le fond, les rubriques sont variées et conséquemment très inégales. Sur le numéro 19, la palme de la chronique qui ne sert à rien revient haut la main à Christophe Rioux, qui s'occupe de la rubrique "Economie du livre" , rubrique passionnante sur le principe, mais qui permet cette fois au spécialiste de défoncer une bonne douzaine de portes ouvertes, sans respirer, sur le thème il est vrai originalissime: "Prix littéraires: à tout prix?". Et puis quelques tics journalistiques qui se veulent vendeurs agacent plus qu'ils ne séduisent: sur la couverture, "Rencontre exclusive avec un surdoué (on est déjà dans le doublement exceptionnel) HOUELLEBECQ L'interview qui dérange" _ là c'est carrément un contresens, puisque cette interview du grand Michel est précisément la moins dérangeante que j'aie pu lire (si qui que ce soit a été dérangé d'une manière ou d'une autre, qu'il n'hésite pas à se faire connaître). Ou encore: on apprend, en prélude à un long entretien, que Beigbeder est "l'enfant terrible et controversé des lettres françaises"; controversé, pourquoi pas, mais enfant terrible ?!! Sans parler des inévitables auto-promos peu discrètes: dans l'éditorial p.5, Joseph Vebret, rédacteur en chef, s'interroge gravement sur la difficulté de repérer les livres qui valent le coup, parmi les centaines de la rentrée qui prétendent à la vie publique. C'est louable, mais il y a au moins un roman qu'il aura repéré sans trop de peine: le sien. Dans des numéros précédents, Car la nuit sera blanche et noire aura eu l'honneur de deux critiques-maison élogieuses (au cas où le lecteur pressé en aurait raté une), d'une publicité pleine page, d'un entretien... Voilà une pépite que le Magazine des Livres n'aura pas laissé enfouie.

     Mais tout cela est pardonnable, étant donnée la richesse de l'ensemble. On tient là un des rares magazines où les auteurs peuvent s'exprimer longuement, en profondeur. L'interview de Houellebecq, aussi peu dérangeante soit-elle, est passionnante (surtout si on apprécie la littérature houellebecquienne, il est vrai). Les auteurs "médiatiques" sont bien sûr sollicités, mais des plus "discrets" ont la part belle _ pour le mois de septembre-octobre, Hubert Haddad, Sylvie Germain, ou encore le regard oblique de l'avocat-écrivain Emmanuel Pierrat. On trouvera également une liberté de pensée et de parole qui tranche avec l'asepsie de nombreux concurrents. Outre les amusantes confrontations indirectes _ Houellebecq redit tout le mal qu'il pense de Jérôme Garcin, Jérôme Garcin... interviewé quelques pages plus loin _  on sent que les critiques ont une marge de manoeuvre appréciable pour parler de façon personnelle de certaines oeuvres, sans souci du politiquement correct, comme en témoignent les réflexions de Pierre Cormary p.12 à 15  sur l'"irrécupérable" Houellebecq, ou encore la critique à la fois très précise et quasi engagée de La Confession négative de Richard Millet par F.Bergeron p.54. De manière plus générale, il est clair que l'appétit (l'ambition?) du Magazine des Livres est sans limites, et ça lui réussit plutôt bien; il a su reprendre les formules connues _ hop! une petite retrospective Boris Vian à la manière du Magazine littéraire, pas moins de dix chroniques régulières différentes, les inévitables "bonnes feuilles" (que bizarrement je trouve meilleures que les "bonnes feuilles" de Lire tirées pourtant des mêmes oeuvres, mystère que je ne m'explique pas encore), les dossiers, les entretiens, les dizaines de critiques pour la plupart substantielles, le tout écrit en tout petit sur papier recyclé râpeux, ce qui certes n'est ni classieux ni agréable à l'oeil usé, mais permet de multiplier les perspectives et les analyses sans forcément perdre en densité.

     Alors, en attendant la définitive hégémonie des blogs littéraires qui sonnera le glas de la presse littéraire (pouêt pouêt), on peut, oui, investir 4 euros quatre-vingt-dix centimes, tous les deux mois, dans Le Magazine des Livres.