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     Réjouissons-nous: les "coups de coeur" des libraires ne sont pas toujours grotesques. Il y a par exemple, parmi les victimes de ces violents coups de coeur (ah! petits coeurs vraiment dessinés, rouges, sur le bandeau, de quoi susciter des vocations de pyromane urbain), Les Heures souterraines de Delphine de Vigan.

     C'est l'histoire, pas follement originale, de deux trajectoires humaines en fin de course, à la recherche d'un bien hypothétique deuxième souffle: Mathilde qui se voit hachée, inexorablement, par son supérieur au sein de l'entreprise où elle accomplit pourtant un travail irréprochable, et Thibault le médecin errant dans la ville qui tente de faire le deuil d'une relation amoureuse à sens unique. Ils ne se connaissent pas, leurs luttes et leurs douleurs s'exposent dans des chapitres parallèles et brefs, le tout concentré sur un jour de printemps où leur destin cahotant va basculer... ou pas. Ils vont finir par se croiser, à coup sûr,  et si on était dans Ensemble c'est tout ils uniraient leurs solitudes pour montrer au lecteur que l'union fait la force et que douce est la vie pour qui sait espérer. Mais Delphine de Vigan n'est pas Anna Gavalda, et on l'en remercie.

     Car Les heures souterraines offrent au lecteur "une vue imprenable sur l'ampleur du désastre", il faudra suivre des vies "en voie d'extinction". On craint, bien sûr, le misérabilisme, l'écriture grise pour raconter la grisaille, le couplet syndicaliste sur la morgue des puissants, la complaisance dans l'observation des épaves. Delphine de Vigan ne tombe dans aucun de ces pièges. Son écriture est précise, attentive, au plus près des consciences, traversée parfois par un humour triste, et si elle s'interdit tout lyrisme elle sait éviter la platitude. Des éléments du décor (les poissons sur l'écran d'ordinateur) ou des détails du récit (la carte "de protection" World of Warcraft offerte par le fils de Mathilde pour lui redonner courage) prennent, au gré des événements, des allures de symboles, voire de paraboles tour à tour souriantes et amères. De même, les tensions, rapports de forces et dérives sont matérialisés dans l'espace: de la ville, "cette superposition de mouvements", au bureau 500-9 où se retrouve parquée Mathilde en disgrâce, en passant par les intersections de couloirs de métros où les "jonctions" sont illusoires ou éphémères, toute une topographie oppressante, à la fois très complète et finement esquissée, souligne la difficulté de trouver ou de retrouver sa place pour les individus silencieusement bafoués.

     En cherchant bien, on trouvera quelques fausses notes, telle cette notation si artificielle: "Aujourd'hui il lui semble que l'entreprise est le symbôle pathétique du psittacisme le plus vain", ou encore deux chapitres, vers la fin, où la symétrie des situations vécues par les deux héros "souterrains" est lourdement soulignée par des expressions rigoureusement identiques. Mais c'est bien peu dans un roman qui s'engage au coeur du réel contemporain avec une sobriété et un sérieux que je n'avais pas vus depuis longtemps, à l'aide d'un langage qui refuse le "plaisir de l'allitération ou de la rime, étrangère au sens" et les "mots sans conséquences, volatiles". Un roman qui parvient en outre à faire de morosités ordinaires un récit tendu, d'une belle humanité, et au suspense prolongé jusqu'aux toutes dernières pages.

     Alors ok: coup de coeur pour cet authentique coup de littérature qui vous assomme, sans bruit, et qui vous ouvre un peu plus grand les yeux.