La littérature du sous-sol

Ici, on parle littérature, mais ça se passe dans le sous-sol parce qu'on n'a pas été invité au salon.

15 mai 2009

Mauvaises humeurs

                                               Zed_Dessins_Animes_00404

KAFKA FOR EVER

     Mauriac, dans ses Mémoires intérieurs (1959), vantait le caractère "habitable" de l'univers balzacien et le sentiment de familiarité qui accompagnait le geste de prendre un roman de La Comédie humaine au hasard; et il s'interrogeait aussitôt sur l' impossibilité d'habiter de la même manière l'oeuvre cauchemardesque d'un Kafka. Les années ont passé et le moins que l'on puisse dire est que les cauchemars de Kafka nous sont devenus familiers, très familiers. Son désarroi visionnaire et  son humour discrètement féroce font mouche, correspondent à nos attentes, nos angoisses, notre façon de penser l'altérité et le collectif sur un mode... kafkaïen. Son seul nom, aux sonorités certes tentantes, se retrouve dans de plus en plus de titres de romans ou pastiches contemporains, comme un talisman, un étendard ou une icône avec laquelle jouer: Kafka sur le rivage de Haruki Murakami, Kafka Cola d'Allessandro Mercuri, La Soupe de Kafka de Mark Crick, L'Enigme du fils de Kafka de Curt Leviant... Rendre hommage au génial mais imprévoyant pyromane d'Europe centrale est une bien belle chose, mais à trop kafkaïer sur les premières de couverture, il se pourrait que Franz devienne rapidement victime du syndrome Martine. Quels seront donc les prochains? Kafka ne retrouve plus ses antidépresseurs. Fucking Dead Kafka Story. Kafka à la plage. Kafka a le cafard. Disparition de Kafka au chateau: l'enquête piétine. Kafka rencontre Alice au pays des merveilles. Kafka dit merde à ses épigones.

SUSAN BOYLE: POURQUOI TANT DE HAINE?

      On connaît la recette: prendre une improbable anonyme, plouc comme c'est pas permis, venue du fin fond du fond de l'Ecosse, mal fagotée-baisée-logée, la faire monter sur la scène d'une émission de détection de talents cachés, mettre en face un jury faussement goguenard, la faire chanter avec sa voix puissante un air de comédie musicale, montrer un public estomaqué, vite mettre la performance sur le net en précisant bien qu'un buzz spontané est lancé, attendre que 100 millions d'honnêtes internautes se soient rués sur la video pour signaler aux autres milliards qu'ils sont à la bourre, enchaîner sur quelques dizaines de magazines-talk show en mettant bien en évidence que ce qu'il y a de vraiment exceptionnel, c'est que la diva disgracieuse est d'un naturel bouleversant qui bouleverse l'ensemble des filles sophistiquées et droguées du star system, proposer à cette prodigieuse anonyme d'être relookée, la relooker, commencer à émettre des doutes sur l'engouement d'un public quelque peu influençable et influencé, constater que relookée elle est bien pire qu'au naturel, insinuer qu'avec tout le fric qu'elle va gagner forcément elle va perdre de sa fraîcheur et de son innocence, évoquer les autres prodiges que révèle cette émission décidément d'un haut niveau, commencer à faire oublier Susan Boyle dont il n'y a plus grand-chose à dire, lui faire quand même enregistrer un album de chants de Noël qui se vendra forcément très bien, passer à autre chose. Ce qu'il y a d'encourageant, c'est que tout, révélation-apogée-chute-oubli, sera allé tellement vite que Susan Boyle devrait parvenir à reprendre une vie normale après la fin de son rêve éveillé, d'ici deux semaines.

GOOGLE AURA MA PEAU

     J'ai choisi Canalblog parce que la publicité est peu envahissante: quelques sobres annonces Google délicatement regroupées en bandeau et qui s'ingénient à coller aux thématiques de mes billets, en proposant de combler mes lacunes. Je parle de livres? hop! une annonce pour de l' édition à compte de non-éditeur. Il est question du juge Burgaud et d'un de ses défenseurs? boum! une annonce pour les services d'un grand cabinet d'avocats. Une évocation d'un roman de Modiano? Qu'à cela ne tienne! Une annonce pour trouver du Modiano au kilo en toute saison. La pertinence de Google m'impressionne chaque jour davantage. Cependant... je m'interroge sur une annonce de plus en plus récurrente: "Testez votre Q.I.", avec son douteux corollaire: "Augmentez votre Q.I". Je sais bien que je ne suis pas un garçon qui parvient à cacher son jeu bien longtemps; malgré tout, comment Google a-t-il pu deviner que j'ai toujours planté les exercices de logique?

Posté par Marc Sefaris à 22:21 - La polémique qui ne sert à rien - Commentaires [14] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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Commentaires

Susan Boyle gardera peut-être sa fraîcheur, je je lui souhaite, mais elle gagnera une authentique humiliation, puisque c'est ce qui s'exibe et ce qui se vend. Que pourrait vouloir d'autre un public qui se nourrit de jeux et de cirque que des larmes et du sang ?

Posté par Frédérique M, 16 mai 2009 à 01:04

Très bon billet, merci.

Posté par Loïs de Murphy, 16 mai 2009 à 22:59

Pauvre Kafka, qui a été si malheureux et qui écrivait pour ne pas totalement désespérer. C'est vrai que c'est lassant de le voir mis à toutes les sauces. D'autant que son oeuvre a été souvent mal comprise. On en fait l'écrivain de l'absurde alors qu'il tentait de décrire une grande souffrance, dûe essentiellement à ses relations désastreuses avec son père.
Cela me fait penser à un tic de langage qui m'horripile: beaucoup de gens emploient comme un adjectif le mot "schizophrène" alors que cette maladie mentale n'a rien à voir, dans la plupart des cas,avec un dédoublement de personnalité.

Posté par Marie, 17 mai 2009 à 01:36

@ Frédérique: diable! vous êtes de plus sombre humeur que moi! Disons que Susan Boyle aura quand même gagné une forme de "reconnaissance" (le mot magique du temps présent), certes factice et surtout disproportionnée; après tout, peut-être saura-t-elle quoi en faire, sans être (complètement) dupe.

@ Loïs: ooh! merci pour ton remerciement!

@ Marie: "Lettre au père", magnifique texte et effectivement une "clé" pour l'ensemble de son oeuvre romanesque. Je ne pense pas, cependant, que la création de Kafka se réduise à cette clé; une des grandeurs de Kafka est certainement d'avoir su donner une ampleur, une extension (existentielle, politique etc.) à cette souffrance originelle. Reste que je suis tout à fait d'accord sur le fait que l'on ne retient trop souvent de Kafka que la surface de ses récits (ce qui est en partie due, je pense, au fait que ses récits s'organisent autour d'une idée centrale, aisément résumable. "Le Procès": de la première à la dernière phrase, c'est la même note qui est tenue _ et le lecteur (a fortiori le lecteur de résumé) peut s'en tenir là, en ratant toutes les modulations essentielles de la note. Pour ce qui est de l'emploi abusif de "schizophrène", oui, on pourrait ajouter "paranoïaque", "psychopathe" etc. Tous ces termes spécialisés ont vu leur sens détourné ou réduit, notamment à cause de leur sur-emploi dans les multiples thrillers, téléfilms et séries télévisées policières à prétention pseudo-scientifique.

Posté par Marco, 17 mai 2009 à 12:17

et beh alors on est de mauvaise humeur ?
1) Je trouve intéressant ce que tu dis de Kafka
2) Je déteste les variétés, je connais à peine le visage de cette Susan Boyle, sa voix est magnifique mais je suis toujours stupéfaite de la façon dont on créé des "célébrités"
3)oui les pubs google m'amusent autant que les mots clés qui permettent à certains de venir chez moi. J'ai une fois parlé des seins (à propos des courses au profit des cancers dits féminins), entre les pubs pour se refaire les seins et les mots clés (et ça continue)je suis servie !
Bonne semaine !

Posté par Thaïs, 18 mai 2009 à 00:59

@ Thaïs: donc: 1) merci. 2) oui. 3) ah! ah!
Cela dit, hmmm... tu ne contestes rien aujourd'hui, ça m'inquiète un peu...
Mais bonne semaine également!

Posté par Marco, 18 mai 2009 à 20:57

1 Allez c'est bon tu la tiens ta Kafk'attitude...

2 La pauvre doit pleurer toutes les larmes de son corps en lisant ce que l'on écrit sur elle. Bien vu le programme monsieur l'agent des ex futurs stars (à moins que ce ne soit l'inverse). Peut être une rencontre Susan NTM aussi ? Non ?

3 Simple. Logique. Ils ont noté que tu oubliais de noter tes paragraphes... Heureusement Thais et moi veillons...

456 cueillir des cerises

Oopss je rêve...un brin de soleil en ma chaumière..

Posté par Gondolfo, 19 mai 2009 à 18:20

édition de la correspondance...

ah, chic, Marco est de retour, j'avais oublié de remettre votre adresse en lien sur mon blogounet, je m'en vais le faire de suite.

Sinon, à propos de Kafka, le danger le plus prégnant n'est-il pas l'édition de ses plus infimes notes, réflexions ou brimborions de papier ? Ainsi, les éditions du CherchebêteetFouilleMerde ont édité les lettres qu'il avait échangées, à l'époque de la rédaction de la Métamorphose, avec plusieurs correspondants, quand il n'était pas encore sûr de tranformer son héros en cafard, mais qu'il penchait pour d'autres animaux. Il s'était adressé au célèbre peintre de l'époque, Eugène Boudin, (dont il avait vu un tableau chez des épiciers pragois amis de ses parents), pour lui demander des précisions sur les vaches (les toiles du peintre d'Honfleur comprennent en effet d'admirables spécimens de ces bêtes à cornes).

Je me demande encore aujourd'hui l'intérêt véritable de ces publications. Certes, c'est toujours intéressant de comprendre les mécanismes de création d'un écrivain. Mais de là à éditer toute la correspondance Kafka-Boudin, n'est-ce pas un peu... infantile ?

(bon j'arrête mes bêtises et reviens à mes... moutons.)

Clo

Posté par Clopine, 20 mai 2009 à 10:26

@ Clopine: soyez de nouveau la bienvenue, ô Clop' de Bretagne. J'ignorais cet échange Kafka-Boudin (arf), effectivement passionnant, sans nul doute, pour quelques spécialistes et pour quelques kafkaïomaniaques (sans doute les mêmes), mais effectivement sans intérêt aucun pour le grand public, fût-il éclairé et de très bonne volonté littéraire. A vrai dire, ce type de publication ne m'étonne pas; déjà dans les modestes Classiques Larousse destinés aux jeunes scolaires, la moindre pièce de Molière est accompagnée d'un dossier indigeste, qui permettrait à l'élève, s'il le lisait (mais fort heureusement il ne le lit pas), d'être à tout jamais dégoûté par le XVII° siècle à grands coups de versions variées et avariées, de correspondances inutiles, de préfaces successives, de rapprochements douteux avec d'obscurs contemporains... Je ne sais pas dans les autres pays, mais en France, c'est sûr, l'érudition imbécile a encore de beaux jours devant elle.

@ Gondolfo: difficile de nier tes 1 2 3, mais j'adhère plus encore aux 4 5 6 (de l'utilité d'avoir un jardin et des petites filles qui escaladent les arbres)

Posté par Marco, 20 mai 2009 à 16:45

A propos du pot à tabac anglais : longtemps ça n'a gêné personne que les boudins chantent bien (se rappeler toute une tradition caricaturale de la diva dondon) - enfin, quand je dis "bien", je me comprends. Aujourd'hui le monde s'étonne que ce soit possible : c'est oublier un peu vite Mme Dion. (Ce n'est pas peut-être pas kafkaïen, mais ubuesque, pourquoi pas, et peut-être même surréaliste - voire rabelaisien, tant de choses le sont de nos jours...)

Posté par Didier da, 20 mai 2009 à 19:17

parano

Ah ! je suis heureuse de constater que d’autres sont également perturbés par les annonces Google.
Je suis persécutée par une publicité, toujours la même, qui me propose de soigner ma boulimie. Perdez 16 kg en trois semaines. J’ai collé un sparadrap sur ma webcam (déformante).


Vraiment ravie de pouvoir vous lire à nouveau, encore.

Posté par Macha, 21 mai 2009 à 10:20

@ Didier: arf! "pot à tabac anglais"... well well... Susan Boyle, si vous nous lisez, rien de personnel, hein... Pour tous les "ubuesque", "surréaliste", "rabelaisien", je suis preneur; mais peut-être faudra-t-il ajouter, retrospectivement, une dimension shakespearienne à cette destinée hors (vraiment en dehors, out même) du commun.

@ Macha: chère Macha, c'est aussi un plaisir pour moi de vous retrouver ici (surtout que je ne vous lis pas ailleurs). Tiens, moi aussi ils m'ont proposé de perdre 16 kilos, mais prudents, c'était en 4 semaines. Ils savent à qui ils ont affaire :)

Posté par Marco, 21 mai 2009 à 12:17

MARCO ! Franchement !

Vous me voyez meurtrie, là : je ne suis pas bretonne, voyons, mais normande, brayonne, rouennaise, beaubecquoise, enfin, tout ce que vous voudrez, mais faites attention à vous, Marco, enfin voyons. Me traiter ainsi, alors que Clopin peut parfaitement vous lire, et que je vous l'avoue entre nous : il est assez rétif de la bretonne, Clopin... Vous prenez des risques...

Clopine

Posté par Clopine, 21 mai 2009 à 18:09

@ Clopine: aïe ouille glups... Mille pardons, j'ai d'autant moins d'excuses que j'ai eu un doute en vous situant de la sorte, j'aurais dû vérifier (ou mieux: m'abstenir de vous situer), mais la paresse, et puis Clop' de Bretagne je trouvais que ça sonnait bien... Pourtant, je les connais bien, vos billets "régionaux", quelle honte. Pour ma peine, je vais me saoûler au cidre normand.

Posté par Marco, 21 mai 2009 à 20:17

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