1_photo_1240582553784_1_0_jpg_435x_1_

    Moment de télévision ordinaire, hier soir, débat à propos de la "réprimande" du juge Burgaud par le Conseil Supérieur de la Magistrature. Le cérémonial est bien en place: on a une acquittée d'Outreau loquace, un avocat des victimes faussement maladroit, un magistrat glacial, un politique bien compréhensif, un journaliste-témoin bien concerné, l'animateur Yves Calvi en voix du peuple et maître Maisonneuve, avocat de Fabrice Burgaud qui trouve la sanction, bien que minimale, excessive.

    Arrêtons-nous un instant sur maître Maisonneuve. Physique de méchant dans un second rôle d'un film français des années 70 (dans le registre Julien Guiomar), voix racleuse, regard perçant mais fourbe, ricanement facile, il a opté pour la pugnacité. Sa mission: alors que tout le monde trouve que le juge Burgaud s'en sort vraiment trop bien, il doit parvenir à le faire passer pour LA victime écrabouillée. Mission impossible bien sûr, ceux qui ont suivi un minimum l'affaire le savent. Mais justement, ça a l'air de bien lui plaire, à maître Maisonneuve: il va pouvoir puiser dans les trésors de la rhétorique. Oh bien sûr, pas la grande rhétorique solennelle des Assises héritée de l'antiquité avec ses topoï et tout le tralala, mais les mille et une petites recettes de la parole qui gagne à la télévision.

    Festival étourdissant: litote surréaliste balancée avec aplomb ("le juge Burgaud n'a pas à formuler des regrets, il a déjà dit devant le Conseil Supérieur de la Magistrature que son instruction n'avait pas été parfaite"), le coup de l'homme blessé ("des moments pas faciles à vivre", et oh! comme il était "ému" devant la commission parlementaire), procès d'intention peignant les avocats des victimes en lyncheurs sanglants ("il n'est pas en déficit de défense", constate maître Dupond-Moretti, hop! réplique immédiate (en coupant la parole, c'est un minimum) de maitre Maisonneuve: "ah? parce qu'il devrait souffrir d'un déficit de défense?"), distinguos légalistes ("la réprimande est trop sévère, puisqu'il n'a pas commis de faute professionnelle"), formules-choc transfigurant le juge-la-bavure en parfait bouc-émissaire ("l'affaire d'Outreau-Burgaud",  le "magistrat ennemi public n°1"), dilution de la responsabilité individuelle dans le collectif _ avec désignation des vrais coupables du fiasco judiciaire, surgissant les uns après les autres de la bouche de maître Maisonneuve dans un joyeux bordel : les avocats qui n'ont pas demandé la récusation du juge à l'époque, la machine judiciaire, le procureur de la République, le juge des libertés et de la détention, le contexte visqueux, la Solitude du juge d'instruction, la Jeunesse du juge d'instruction, Nicolas Sarkozy, la population hystérique, tout le monde, vraiment tout le monde est responsable de l'incarcération d'innocents à l'exception du juge Burgaud.

     Alors bien sûr toutes ces ficelles sont si grosses, l'assurance de l'avocat télévisuel zélé si artificielle, que l'on voit mal comment le téléspectateur le moins averti pourrait ne pas définitivement prendre en grippe l'honnête juge Burgaud qui refuse d'être réprimandé.

     Mais quand même: triste rhétorique.